Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Au sommet du Kefey, dans la vallée de Munster, des ossements humains ont été retrouvés… Et vite cachés par l’exploitant de la carrière sur le terrain duquel ils se trouvaient. Un scandale pour certains ; une situation fréquente pour d’autres.

Publié le 8 mars 2014 · Juliette Jacquemin et Isaure Hiace

Dans la vallée de Munster, au Kefey, une carrière défigure le paysage depuis quarante ans. Des ossements de la Grande guerre y ont été retrouvés l’an passé… Et ont ravivé le conflit entre mémoire et économie.

En 2014, une sombre bataille se joue au Kefey. Le sommet, qui surplombe le village alsacien de Metzeral, a déjà vu Allemands et Français s’affronter il y a près de cent ans. En juin 1915, la bataille de Metzeral a fait des centaines de morts et quelques milliers de disparus. En pleine première ligne française à l’époque, les combats ne sont toutefois pas les plus sanglants que l’Alsace ait connus. 

Une bataille pour la mémoire ?

De nombreux vestiges de cette bataille gisent encore sur les lieux. L’exploitant Nouvelles carrières d’Alsace y gère une carrière depuis les années 60. En 2009, lorsqu’un projet d’extension paraît au grand jour, il fait des mécontents, qui veulent protéger l’aspect sauvage du massif. Ces derniers se constituent cette même année en un collectif, le collectif du Kefey, qui deviendra par la suite l’association du Kefey (700 membres aujourd’hui).

La carrière du Kefey, enjeu d'une bataille économique et mémorielle

La carrière du Kefey, enjeu d’une bataille économique et mémorielle

En mars 2013, cette bataille prend une autre tournure avec la découverte d’ossements humains de soldats de la grande guerre sur cette zone de 400m2. Frédéric Lung, opposant de la première heure et président de l’association du Kefey, résume la situation : «On savait que le terrain regorgeait de vestiges et d’ossements humains mais lorsque les services du PAIR [Pôle archéologique interdépartemental rhénan] sont venus fouiller, ils n’ont pas trouvé grand-chose. En réalité, le terrain avait été entièrement raviné, tout avait été refait, et de manière flagrante. » La bataille juridique entre l’association et l’exploitant commence alors et elle continue encore aujourd’hui.

Mais il y a bien deux aspects dans cette affaire. D’un côté, une problématique politique : la région et le département étant les premiers clients de la carrière (besoin de pierres pour construire des routes par exemple), les pouvoirs publics, y compris le préfet, sont largement favorables à ce projet. De l’autre côté, c’est davantage des préoccupations environnementales, une envie de préserver le paysage, qui anime les opposants.

L'extension de la carrière défigure le massif du Kefey, bijou de la vallée de Munster

L’extension de la carrière défigure le massif du Kefey, bijou de la vallée de Munster.

Dans ce contexte, la découverte d’ossements, probablement ceux de soldats français, semble être une aubaine pour les opposants dans cette bataille juridique. Pourtant, l’association a été plusieurs fois déboutée et pense maintenant à déposer son cas devant le Conseil d’Etat. Mais Frédéric Lung n’y croit plus lui-même. « C’est difficile de faire bouger les choses dans la vallée. » La population n’est pas massivement contre l’exploitation de la carrière, qui représente, malgré le peu d’emplois qu’elle propose, une certaine activité économique dans une région à bout de souffle. « Nous avons organisé des manifestations, mais elles mobilisent à peine une centaine de personnes. » La commune voisine, Muhlbach, s’est prononcée ouvertement contre le projet d’extension, mais sans s’engager plus avant dans le combat. « Ce n’est jamais bon de se mettre un préfet à dos », reconnaît Dominique Jardy, adjoint au maire de Muhlbach.

Frédéric Lung regrette aussi que les associations d’anciens combattants, très actives dans la vallée, ne se soient pas plus mobilisées dans cette histoire. Dominique Jardy, par ailleurs lié à l’association du Souvenir français, s’en explique : « Bien sûr, il faut que la carrière respecte la loi ; et mépriser ainsi les ossements humains que l’on a retrouvés, ce n’est pas normal. Mais il ne faut pas s’y tromper : le rôle des anciens combattants, c’est de préserver la mémoire des soldats, pas de s’engager dans des batailles économiques ou politiques. »

 Dominique Jardy est contre l'extension de la carrière, mais relativise les dégâts sur le massif.

Dominique Jardy est contre l’extension de la carrière, mais relativise les dégâts sur le massif.

Une histoire banale

Surtout, on sait bien dans la région que ne pas signaler des vestiges de guerre est chose courante. « Si on commence à sanctuariser le Kefey, il faudra faire la même chose pour tous les massifs alentours, tant les combats ont affecté la région », explique l’historien Florian Hensel. Le sol est plein de restes de la guerre, qui remontent à la surface à chaque nouvelle tempête. Dans la vallée, les histoires de particuliers qui, au hasard de travaux, sont tombés sur des vestiges et qui se sont empressés de les cacher sont légion. Et pour cause : quand on en trouve, il faut faire venir la gendarmerie et différents services de l’Etat pour procéder à des expertises. Pendant ce temps, les travaux sont suspendus… Et les frais sont à la charge du particulier. De quoi en dissuader plus d’un de respecter la loi.  « Tant qu’on n’aura pas simplifié les procédures administratives, les histoires comme celle du Kefey ne seront pas près de se tarir », affirme encore Florian Hensel.

Les dégâts du Kefey sont évidents ; ils sont aussi banals. Cent ans après, la mémoire de la guerre se vit parfois comme une vraie épine dans le pied.

 

 

 

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