Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Difficile d’exister dans l’ombre du cimetière américain de Bois Belleau. Le mémorial de Oise-Aisne en fait les frais : malgré un nombre plus important de sépultures, l’aura des Marines enterrés à Belleau attire davantage de visiteurs.

Publié le 8 mars 2014 · Anne-Charlotte Waryn

A 25 km de distance, deux cimetières militaires américains se font face. L’un, à Bois Belleau rend hommage à 2 289 soldats tombés lors de la Grande Guerre. L’autre, à Seringes-et-Nesles, à 6 012 combattants. Le nombre de stèles est trompeur : dans cette bataille de la mémoire, Bois Belleau l’emporte. La raison ? Le lieu signe la naissance du Marines moderne.

« Impressive. » « Beautiful. » « No Words. » Sur le carnet d’or du mémorial de Bois Belleau, des mots anglais couvrent les pages. Le site est le deuxième cimetière américain le plus visité de l’Hexagone : 40 000 visiteurs par an, dont 10 à 15 000 Américains, en provenance du Texas, de Californie, ou encore de Pennsylvanie. Chaque jour, David Atkinson, directeur du lieu, renoue avec sa langue natale. « Les ¾ des Américains qui s’arrêtent ici ont une histoire personnelle en lien avec les Marines. Belleau est très connu aux Etats-Unis, beaucoup de rues en portent le nom. » La célébrité de ce village de 139 habitants outre-Atlantique n’est pas anodine. En juin 1918, une bataille symbolique s’est déroulée dans ce bois de 100 hectares. La 2e Division américaine, menée par la 4e Brigade de Marines, y a délogé les forces allemandes, après 20 jours de combats. Le lieu ne comportait cependant aucune valeur stratégique pour les Alliés.

A moins de vingt minutes de là, le cimetière de Oise-Aisne, à Seringes-et-Nesles, ne bénéficie pas de la même notoriété. En nombre de sépultures, il est le deuxième plus important mémorial américain de la Première Guerre mondiale. Pourtant, seules 3 000 personnes visitent le site chaque année. Si ces chiffres sont à prendre avec prudence, le personnel ne recensant pas la fréquentation du cimetière – un système de comptage devrait être installé l’année prochaine – Nathalie Le Barbier, assistante du surintendant, estime que parmi ces visiteurs, 500 sont originaires des Etats-Unis. Paradoxe : les batailles qui s’y sont déroulées de mai à octobre 1918, ont été décisives, permettant aux forces alliées de repousser l’offensive allemande sur Paris. Dix-sept divisions américaines étaient engagées sur ce front, et 67 000 soldats y sont morts.

Les légendes des Marines

Cette différence de traitement dans la mémoire des combattants américains n’est pas un secret. David Atkinson le reconnaît : « la légende de Bois Belleau tient à la présence des Marines ». Malgré l’interdiction de l’armée américaine, ils emmenaient des journalistes sur le front. Confrontés à la censure militaire, ceux-ci relatèrent donc les exploits de ces soldats, indépendants de l’US Army. Comprenant très vite l’importance de la presse dans la mentalité américaine, ce corps qu’aucun président des Etats-Unis ne peut dissoudre depuis une loi de 1952, a médiatisé son engagement sur le front français à grand renfort d’affiches et d’articles.« Les Marines ont réussi à monopoliser l’attention », souligne Nathalie Le Barbier.

Le 6 juin 1918, près de 5 000 Marines sont tombés au Bois Belleau. A cette date, il s’agit du jour le plus meurtrier pour ce corps militaire depuis sa création en 1775.

Le 6 juin 1918, près de 5 000 Marines sont tombés au Bois Belleau. A cette date, il s’agit du jour le plus meurtrier pour ce corps militaire depuis sa création en 1775.

Les conséquences de la bataille de Bois Belleau sont encore actuelles. Des mythes perdurent. Lorsqu’un Marines se rend à Belleau, il se recueille sur ces stèles blanches, disposées de manière symétrique ; pénètre dans la chapelle où 1 060 noms de soldats portés disparus couvrent les murs. Et se rend à la « fontaine du bouledogue », située dans une cour privée du village. Là, un filet d’eau jaillit d’une tête de chien en bronze, datant du XVIIIe siècle. La légende raconte que les Marines déployés dans le bois s’y seraient arrêtés pour se désaltérer. Depuis, chaque militaire recueille cette eau aux vertus miraculeuses : années de vies supplémentaires, promotion à venir. Or, les combats ont eu lieu à 1 km de la fontaine, et rien ne prouve qu’un soldat américain ait pu pénétrer dans le village en 1918. Mais la réalité historique peine parfois à se hisser à la hauteur du symbole.

Memorial Day : honneur à Belleau

Le 25 mai prochain, le cimetière de Belleau recevra, comme chaque année, près de 3 000 personnes. En ce jour de Memorial Day, les limousines noires défileront, apportant leur lot d’ambassadeurs américains, d’orchestre des Marines venus tout droit de Washington, voire même un secrétaire d’Etat. Jour de commémoration en mémoire de tous les Américains tombés au combat, les Marines de Belleau seront à l’honneur. A Seringes-et-Nesles, on attend plutôt des préfets et des élus locaux, pour un vin d’honneur dont le budget a été fixé à 1 000 euros. « La cérémonie a lieu à 15 heures. Comme celle de Belleau est prévue à 9 heures, nous aurons forcément moins de monde », prédit en souriant Nathalie Le Barbier.

L’uniformité des stèles masque une myriade d’histoires personnelles.

L’uniformité des stèles masque une myriade d’histoires personnelles.

Malgré cette bataille de chiffres, ces deux lieux entretiennent de fortes similitudes. Si chaque stèle se ressemble, les noms des soldats, gravés sur un blanc immaculé, recèlent de véritables histoires. Comme celle de Foster Decorah. « Cet Indien d’Amérique s’est engagé lors de la Grande Guerre avec ses deux fils de 16 et 18 ans. Il souhaitait être reconnu dans sa citoyenneté américaine au retour du front. Mais il est mort sous les balles en août 1918 », raconte Nathalie Le Barbier. Dans le désordre du combat, ses enfants n’ont pas réussi à retrouver son corps et, de retour aux Etats-Unis, ont continué à chercher sa dépouille pour l’inhumer avec les honneurs indiens. Une chaîne de solidarité s’est alors mise en place. En 1983, une association retrouve l’emplacement du corps à Seringes-et-Nesles : une cérémonie tribale est organisée dans ce cimetière, en compagnie des descendants du soldat. A chaque stèle sa légende.

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Sur la route du sixième bataillon :

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