Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

À Avricourt, l’heure n’est toujours pas à la réunification. La commune est séparée depuis 1871 et la victoire lors de la Grande Guerre n’y a rien fait, même si les mentalités commencent à évoluer.

Publié le 8 mars 2014 · Nicolas Picquet

Ce n’est pas un mur mais une voie ferrée. Et à Avricourt, elle n’est pas tombée. Deux départements, deux villages, deux histoires et deux cultures pour un seul et même nom : Avricourt n’a pas été réunifié au retour de la Moselle dans la besace française. À qui la faute ?

« Moi, je ne comprends pas. Quand vous entrez sur le pont, vous trouvez un panneau “Avricourt” barré et 100 mètres plus loin un deuxième qui indique qu’on entre dans Avricourt… » Louis Gangloff est perplexe. Il habite « Avricourt 54 » – comprenez en Meurthe-et-Moselle – « depuis une paire d’années ». Pourtant cette séparation des deux communes homonymes lui échappe.

Il faut dire que lui et son accent à couper au couteau n’étaient pas nés en 1871, quand le traité de Francfort a attribué la partie nord d’Avricourt à l’Allemagne. Et même si la Grande Guerre nous a permis de récupérer notre très chère Alsace-Moselle, le petit village lorrain n’y a pas retrouvé son unité. « En 1919, beaucoup de problématiques se posaient si l’on réunifiait la commune, explique Éric Thomas, professeur d’histoire ayant fait sa thèse sur le sujet. Le Nord et le Sud étaient sous des régimes différents, notamment après la loi de séparation de l’Église et de l’État. »

Culture allemande

Aujourd’hui, la différence entre les deux communes est d’ailleurs principalement administrative. « Nous sommes soumis au régime local d’assurance maladie, nous avons deux jours fériés supplémentaires [le 26 décembre et le vendredi saint] et nos curés sont payés par l’Etat ! », confirme Bruno Ruffenach, le pharmacien d’Avricourt “57” – donc mosellan.

... mais elle est maintenant à l’abandon.

… mais elle est maintenant à l’abandon.

La gare d’Avricourt “57” a été un poste de frontière très fréquenté...

La gare d’Avricourt “57” a été un poste-frontière très fréquenté…

Mais la séparation entre les deux communes ne se limite pas à cela. Avricourt “57”, c’est aussi « Deutsches Avricourt », un village imprégné par la culture allemande. Aujourd’hui encore, cet héritage est encore visible. L’architecture et la grande gare désaffectée – qui fût un poste de douane entre les années 1870 et la fin de la guerre – sont autant de traces de cette séparation culturelle. Une séparation tout aussi présente dans l’esprit des habitants.

Nouvelles générations

Et si Michel Kelle tient à tempérer l’animosité qui peut opposer les habitants des deux communes – il avait proposé la réunification lors des municipales de 2007 –, sa femme Jacqueline est nettement moins mesurée. « Il y a quand même une différence de mentalité… On ne s’est jamais vraiment appréciés et ça existe encore. » Mais « aujourd’hui, dire qu’une rivalité existe, c’est ringard, explique François Thouvenin, d’Avricourt “54“. Mais c’est un fait, elle existe toujours. »

Une rivalité qui a tendance à s’estomper avec le temps et l’arrivée de nouvelles générations. « Nous avons par exemple une amicale des donneurs de sang et un club de foot communs » , avance Michel Kelle pour nuancer les propos de sa femme. De là à envisager l’avenir ensemble ? Il n’y a qu’un pas que les villages n’ont pas réussi à franchir. « Il y a eu des tentatives, assure Éric Thomas. Mais aucune n’a abouti. » Selon un ancien élu du 57, ce serait principalement à cause des habitants du 54. « Ils ne veulent pas se mettre avec les boches. »

Séparés par le chemin de fer, une passerelle relie maintenant les deux villages.

Séparés par le chemin de fer, une passerelle relie maintenant les deux villages.

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