Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Michel Holubowski, président de l’office de tourisme de Clermont-en-Argonne, vous emmène à la découverte d’un tunnel allemand dans l’Argonne.

Publié le 8 mars 2014 · Anaïs Denet

« Là, on est en première ligne, au cœur du combat. Regardez la profondeur de ce trou d’obus ! 3100 morts pour n’avancer que de 3 centimètres ! » Michel Holubowski, est comme un enfant. On file droit vers son Kaiser Tunnel, la voiture slalome entre les nids de poule, on se cogne, mais il s’en fout. On arrive côté allemand, vers son trésor.

Le bonhomme est impressionnant, grand. La tasse de café, proportionnelle à sa taille, est dure à finir. Michel Holubowski est président de l’office de tourisme de Clermont-en-Argonne, une commune à 30 minutes de Verdun. Il était aussi le gérant du Kaiser Tunnel, un sous-terrain allemand creusé sous la ligne de front. Il y a encore deux ans et demi, il y faisait des « visites guidées à n’en plus finir » et cuisinait de la blanquette de veau pour tous ses visiteurs.

2011 : le Kaiser ferme pour raisons de sécurité

Dans le Kaiser, il y a une centrale électrique et un hôpital. « Tout fait encore très vrai, très nature, ce qui impressionne les gens. », explique notre guide. En 2011, M. Durand, le président de la communauté de communes de Centre-Argonne, demande une visite de sécurité sur le site. Michel Holubowski avait déjà fait venir une commission lors de l’ouverture du Kaiser en 1997. Depuis, les relations entre les deux hommes se sont détériorées. « Le président de la communauté de communes n’assume même pas, il accuse l’ONF [Office national des forêts] d’avoir demandé la commission. »

Les propos de M. Durand sont autres : « Le seul ayant eu le pouvoir à l’époque, de demander une commission de sécurité c’était le maire de Lachalade, M. Durand-Viel. » André Hopfner, le directeur de l’agence ONF de Verdun, confirme: « C’est le maire de la commune de Lachalade, sur laquelle est placé le tunnel, qui a demandé la commission de sécurité. Il fallait fermer le site aux touristes, le risque d’effondrement était présent. » Le maire en question n’a pas souhaité nous répondre. Le sujet paraît sensible. Verdict pour le Kaiser Tunnel : 33 postes d’éclairage sur 36 sont à changer. Et l’entrée menace de s’ébouler. Au même moment, le contrat de propriété du Kaiser (possédé par l’ONF) est arrivé à terme. La communauté de communes le reprend en promettant de faire les travaux nécessaires. « Deux ans et demi que j’attends, et toujours rien », ajoute Michel Holubowski.

Michel Holubowski, président de l'office de tourisme de Clermont-en-Argonne

Michel Holubowski, président de l’office de tourisme de Clermont-en-Argonne

La fin d’une époque dorée

Madame Martin, l’ancienne maire de Clermont-en-Argonne, a découvert le tunnel dans un état critique. « L’ONF menaçait de passer le bulldozer », alors elle a tenu à aménager le Kaiser en lieu touristique, « même si avec son côté franchouillard, elle aurait préféré ouvrir un tunnel français ». Ils ont recréé la roulante du tunnel, une cuisine sur roues qui apportait de la nourriture sur le front. « C’est moi qui ai eu l’idée, on a doublé le nombre d’entrées avec le succès des repas. » Michel Holubowski passe même son CAP cuisine. « J’adorais ces moments de partage avec les visiteurs. Je me souviens d’une famille. Les enfants étaient adorables. Fatigués par la marche, ils avaient englouti au moins six soupes chacun ! »

Après de longues balades sur le front, il se rend compte que trois autres tunnels jouxtent le sien. « On a toujours l’impression que c’est grand mais le front ne faisait pas plus de 200 mètres de large. » Il a alors une idée : ouvrir à la visite l’ancien champ de bataille dans son ensemble, une première en France.

Pas de cérémonie pour la bataille d’Argonne en 2015

« Avec la fermeture du Kaiser, c’est 70% des recettes de l’office de tourisme qui ont disparu.» Avant, Michel Holubowski avait deux salariés. Avec la fermeture, il a pris des emplois aidés. « Tous les ans, on vire et on recommence. » Maintenant ? « Je n’ai plus qu’un salarié, voir un quart, je peine à payer mon unique secrétaire. »

Avant, avec le Kaiser, le président de l’office du tourisme faisait des sons et lumières, des spectacles. « Les gens restaient manger et dormir sur le secteur, ça ramenait de l’argent. » Avec les études demandées par la communauté de communes, la facture s’élève à « plus d’un million d’euros. » Michel Holubowski est direct : « on ne les aura jamais. » Ce qui le peine le plus, c’est que l’office de tourisme « loupe le centenaire mais aussi les 100 ans de la bataille d’Argonne en 2015. »

Avec les municipales, il est bien décidé à remettre le sujet sur la table. « M. Durand va être obligé de se prononcer, je vais pouvoir exiger qu’il prenne position. » Il nous montre son Kaiser, puis nous repartons. Pas sûr qu’il ait le droit de venir ici, maintenant que le tunnel est fermé au public. Michel Holubowski réplique, dans un sourire moustachu : « Si l’ONF me choppe, on est mal. Je sais qu’ils m’attendent au tournant. Mais je m’en fous ! »

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Commentaires

  1. Malheureusement ce n’est pas le seul endroit du « front » où une association qui a lancé la machine et porté le tout à bout de bras pendant des années, s’est vu mise en touche par des coucous qui se sont installés dans le nid tout fait.
    Courage, le centenaire passé, la pompe a fric se tarira aussi vite qu’elle s’est mise à couler, nous verrons bien s’ils tiennent la route. Ce qui est dommage, c’est que les visiteurs trinquent pour une histoire d’égo mal maîtrisé et l’argent (du contribuable), dépensé sans retenu et dans l’urgence (les sites les plus important et qui relèvent de la gestion de l’État sont pratiquement tous en chantier pendant le centenaire), aurait pu être utilisé à meilleurs escient.

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