Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Bernard Cousin, agriculteur à Frelinghien, perpétue le souvenir de la célèbre – mais courte – trêve de Noël 1914, entre soldats allemands et britanniques.

Publié le 9 mars 2014 · Clément L'hôte - Vidéos : Maëlenn Bereski - Photos : Justine Fontaine

Le village de Frelinghien, dans le Nord, est rasé durant la guerre. Parmi les familles qui ont le courage de tout reconstruire, celle de Bernard Cousin. Agriculteur et historien local, il a décidé de mettre en valeur un petit miracle, dernier instant d’humanité avant la radicalisation de la guerre : la trêve de Noël de 1914. Depuis quinze ans, ce fou d’histoire collecte contacts et documents relatifs à l’événement, déjà popularisé par le long-métrage de Christian Carion “Joyeux Noël”.

Noël 1914. Un no man’s land encore étroit sépare les tranchées britanniques et allemandes. Le brouillard, le froid et la magie des chants de Noël font le reste : de part et d’autre de la ligne de front, des soldats quittent leur labyrinthe infernal pour partager une cigarette ou une bière. On lance même un match de football. « Deux soldats de chaque camp sont sortis pour fumer une cigarette dans le brouillard. Quand le temps s’est éclairci, ils se sont retrouvés face-à-face. C’est là que les capitaines ont décidé d’une trêve » raconte l’historien, toujours émerveillé par l’anecdote.

La pause dure à peine une semaine, sur une petite partie du front. Mais le symbole est si fort qu’il inspire, depuis maintenant un siècle, de nombreuses initiatives pacifistes. En 1968, les officiers Scott Shepperd et Johannes Niemann reviennent sur le lieu qui les a unis l’espace d’une semaine. L’unique témoignage de ce pèlerinage militaire est un reportage de la BBC diffusé en 1968, que Bernard Cousin s’est procuré.

Considéré comme spécialiste de l’événement, l’agriculteur est plus que sollicité pour les commémorations du centenaire. Il aide l’historien néerlandais John Krijnen à organiser une exposition itinérante qui partira d’Allemagne pour finir au Pays de Galles. En passant par la Belge Ploegsteert, Armentières et Frelinghien. Le 7 décembre 2014, un match de football opposera un régiment gallois à un régiment saxon sur un terrain de Frelinghien. En 2008, une partie avait déjà eu lieu, couronnant l’équipe allemande. Ce n’est pas tout : Bernard Cousin souhaite reconstituer des tranchées dans son village.

Pour mener à bien ses projets, ce passionné d’histoire peut compter sur deux sources intarissables : la terre et la famille. « J’ai toujours pensé à ce que mes grands-parents avaient vécu ». Bernard Cousin voue une admiration sans limite à ses aïeux. A son grand-père, qui a « vu brûler Frelinghien depuis le mont Kemmel ». Un homme traumatisé par la guerre, dont il « refusait de parler ». A sa grand-mère, Sophie, « exemple de courage », qui est restée digne pendant que les Allemands occupaient la ferme. C’est elle qui lui a raconté la trêve : « L’histoire de Noël, ça m’est resté. »

Bernard Cousin s’adresse à l’Europe entière pour compléter les legs de sa grand-mère. Un recueil de croquis de Henrich Zille – dessinateur officiel des tranchées allemandes – lui est parvenu d’outre-Rhin. Démarchant musées et particuliers de Dresde à Caernarfon, le Frelinghinois a collecté de nombreuses correspondances. Son fleuron : une lettre frappée du timbre royal britannique, qu’il arbore fièrement. Il l’a reçue suite à une demande faite au prince William : « Il répondent à tous les coups ! ».

La trêve n’a pu se reproduire : en 1915, la haine était trop fortement ancrée dans l’esprit des soldats.

Pour commémorer la « Christmas truce », l’historien ne fait pas appel qu’à la généalogie. Quand Bernard Cousin interroge sur la guerre, c’est parfois de ses champs que proviennent les meilleures réponses. Entre son maïs et ses pommes de terre poussent obus et autres poteries britanniques : « Si vous en trouvez, vous êtes sûrs d’être sur une tranchée ! », s’amuse-t-il. Dans une petite grange derrière la ferme familiale s’amasse depuis quinze ans un trésor de guerre. Une cinquantaine d’obus de toutes les tailles y côtoient des fils barbelés allemands et de la vaisselle anglaise.

D’autres trouvailles sont plus dérangeantes. Sourire au coin, M. Cousin sort du fond de sa grange une petite boite métallique, finement décorée, qui tranche avec son contenu. Sous le regard médusé de ses visiteurs, il en sort quelques ossements : « Ça ne peut pas appartenir à des animaux, je vous le garantis ! ». Quelques bouts de fémurs, et probablement une dorsale. Anglaise ou allemande, peu importe : en 2014, la terre ne fait remonter que la mort, abandonnant les questions patriotiques au siècle dernier. Un ange passe, chacun se perdant dans ses pensées, jusqu’à ce que la boite se referme.

Quand Bernard Cousin donne un coup de pouce à la sauvegarde de cette mémoire collective, il s’adresse avant tout aux jeunes. « Bientôt vous aussi serez en charge du souvenir d’une guerre, la seconde. N’oubliez pas : lorsque les derniers témoins meurent, presque tout est perdu.

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