Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Si Jacques Bourquin vit un peu comme un ermite, il est loin d’être coupé des réalités. Sans téléphone portable mais avec des convictions, il mène son combat pour faire connaître l’histoire de la guerre dans les Vosges et perpétuer ainsi le souvenir de ces hommes morts, quelle que soit leur nationalité.

Publié le 13 mars 2014 · Lenny Pomerantz et Vincent Lenoir

Mauvais élève, étudiant en géologie, éducateur spécialisé pour jeunes délinquants… Jacques Bourquin est peu enclin à raconter sa vie. Et surtout à la faire comprendre. Mais quand il s’agit de la Première Guerre mondiale, sa langue se délie et il bombarde son savoir. Long comme sa barbe. 

L’homme est bourru, austère et visiblement pas de très bonne humeur. Difficile de lui en vouloir, notre convoi a vingt bonnes minutes de retard et il était impossible de le prévenir, il n’a pas de téléphone portable. Il est 10h15 et Jacques Bourquin, président de l’association Guerre en Vosges trouve que ça fait tard.

« Je voulais vous retrouver à 8h00 ce matin, on a plein de choses à faire. » Devant notre silence coupable il ajoute : « Vous avez fait la fête hier soir ? » Quand on lui explique qu’on a consacré une partie de la nuit à écrire nos articles, il ne fait même plus gaffe. Les excuses il les connaît : il a passé la majeure partie de sa vie en tant qu’éducateur spécialisé avec des jeunes délinquants.

Le reste du temps et aujourd’hui encore, il a préféré faire les choses à la marge, à sa façon, sans essayer d’embêter personne mais en emmerdant pas mal de monde. Mai 68 ? Il était « du côté de ceux qui prenaient les pavés » parce qu’il « méprisait ces bourgeois qui devenaient des révolutionnaires trotskistes en 48 heures » et ne voulait pas défiler à leurs côtés. Alors il attend seul dans la cour, tous les jours, pour monter dans la classe avec le professeur et préparer son bac qu’il obtient avec la mention « a fait d’énormes progrès en aéromodélisme ».

L’ancien étudiant en Géologie connaît la région comme sa poche

L’ancien étudiant en Géologie connaît la région comme sa poche.

Echange de cartouches à la récré

Il abandonne ses études de géologie pour devenir pion et c’est la révélation : « je veux m’occuper de gosses. » Il reprend alors des études d’histoire sociale et passe son diplôme d’éducateur spécialisé pendant qu’il s’installe avec sa compagne. Ils vivent deux ans ainsi sans être mariés. La belle grand-mère n’adhère pas à cette vision progressiste du couple et déshérite sa petite fille, mais les futurs époux s’en fichent pas mal. « C’est uniquement quand on a été sûrs de nous qu’on s’est passé la bague au doigt », raconte-t-il.

Des années plus tard ils sont toujours ensemble et sont très occupés, chacun avec sa passion. « La broderie pour ma femme, et moi… » Il ne finit pas sa phrase et laisse les nombreux objets, uniformes et autres armes de la Première Guerre qui se trouvent dans son musée parler pour lui.

Guerre en Vosges

C’était inévitable de toute façon, « quand on grandi ici, dans les cours de récré on ne s’échange pas des billes ou des cartes, mais des cartouches » récupérées sur les champs de bataille. Si les champs s’étendent sur des centaines d’hectares, les batailles de Jacques Bourquin couvrent une multitude de sujets.

Incollable sur le déroulement des combats et les unités présentes sur les lignes vosgiennes, le sexagénaire n’est pas du genre à rester le nez dans les bouquins. Depuis 4 ans, il préside l’association Guerre en Vosges (AGeV) qui organise conférences, visites des zones de combat et qui possède même un « musée » ; mais le terme ne lui plait pas trop. L’association a pour emblème des feuilles de houx et de châtaigniers : « la châtaigne est une référence aux troupes corses et niçoises qui ont combattu. Le houx, c’est parce que les Allemands en plantaient sur leur tombe. »

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« Double nationalité »

Les Allemands… Un thème que Jacques Bourquin prend très à cœur : « tant qu’on continuera à célébrer la victoire, on continuera à exclure les perdants. C’est ridicule aujourd’hui, alors qu’on parle d’Europe depuis déjà longtemps. » Il s’énerve : « Et les Alsaciens qui ont combattu sous uniforme allemand alors ? On ne peut pas dire qu’ils sont morts pour la France. » Il possède d’ailleurs, sur la plaque d’immatriculation de sa voiture, à la fois les numéros des Vosges et du Bas-Rhin. Amusé : « C’est un peu comme si j’avais la double nationalité. »

C’est au Centre d’interprétation et de documentation, situé à Pierre-Percée, que Jacques Bourquin et l’AGeV présentent leur vision de la guerre : celle de leur région et sans nationalisme. Des armes, bien sûr, mais aussi des mannequins habillés avec les tenues de combat ou des reconstitutions en figurines.

La fierté de Jacques Bourquin c’est ce « petit bijou » qu’il a réussi à obtenir : « des cartes de l’état-major français qui datent de 1918 et qui permettent de connaître toutes les positions françaises et allemandes à la fin de la guerre. » En plus de leur intérêt pour les chercheurs, ces cartes sont très utiles pour situer les anciens postes de combat ou les anciennes voies ferrées lors des visites. Visites au cours desquelles sa connaissance encyclopédique ne permet pas de cacher son émotion lorsqu’il décrit les lieux des massacres : « vous êtes dans un endroit où toute la misère du monde a transité ».

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Sur la route du neuvième bataillon :

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