Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

Le musée du Linge est tenu bénévolement depuis quarante ans par des passionnés, souvent anciens combattants, qui revendiquent le devoir de mémoire. Mais les historiens grincent des dents…

Publié le 19 mars 2014 · Juliette Jacquemin et Isaure Hiace

 Le musée du Linge, tenu bénévolement depuis plus de quarante ans, commémore la terrible bataille de montagne de 1915. Ceux qui le gèrent avec passion invoquent un devoir de mémoire essentiel. Au détriment parfois du recul de l’historien…

Au promeneur qui emprunte le chemin de Grande randonnée 532, un panneau au bord du sentier vient annoncer l’entrée dans la zone du collet du Linge par une indication solennelle : « Zone de recueillement ». C’est qu’ici, à près de 1000 mètres d’altitude à l’été 1915, des milliers de jeunes soldats français et allemands sont tombés en l’espace de quelques jours à peine. On s’en souvient aujourd’hui comme de l’une des batailles les plus intenses de la guerre. Ici en Alsace, son évocation suffit souvent à provoquer, aujourd’hui encore, des soupirs douloureux.

Zone oubliée pendant des décennies, elle a été redécouverte par un promeneur, Armand Durlewanger, à l’aube des années 1970. Des rénovations ont été effectuées au fil du temps pour mettre en valeur les nombreux vestiges qui jonchent encore le massif. Un musée a été installé à flanc de colline. Au fil des ans, il s’est agrandi, rénové. Aujourd’hui, il accueille près de 50 000 visiteurs par an. Un travail colossal pour la cinquantaine de bénévoles qui le gèrent. Pour ces derniers, dont la plupart sont membres d’associations d’anciens combattants, il s’agit d’abord d’un devoir de mémoire.

Juste devant le musée, une stèle vient commémorer les 10 000 morts français tombés au Linge. « C’est la première grosse erreur historique », grommelle l’historien Florian Hensel. « Aujourd’hui, les historiens estiment le nombre de morts français au Linge à environs 5000 ! Mais ici, il n’est pas question de remettre cela en cause. » Selon lui, les approximations sont fréquentes dans le musée ; surtout, le musée ferait preuve d’un patriotisme exacerbé, encore aujourd’hui. En exaltant, sur les panneaux explicatifs, les « héros » français, il est vrai qu’il entretient le mythe du vaillant chasseur alpin français, au détriment de la vérité historique. « Ce musée, c’est un musée couleur bleu chasseur », regrette l’historien.

Il faut dire qu’en Alsace, la mémoire a une saveur particulière. Roland Bodo, vice-président du Mémorial du Linge et membre actif de l’association patriotique du Souvenir français, explique : « Vous ne pouvez pas comparer ce qui s’est passé en France en 14-18 et ce qui est arrivé en Alsace. Il ne faut pas oublier que les soldats se battaient ici pour que la région redevienne française. Ce que voulaient les alsaciens. » Cela est souvent contesté par les historiens (on aurait compté à vrai dire très peu de francophiles parmi les alsaciens), mais peu importe : cette mémoire est revendiquée avec force dans la région. Peut-être plus qu’ailleurs. « Un drapeau allemand aux côtés d’un drapeau français, c’est possible à Verdun, pas au Linge. C’est impensable. Il faut bien voir que ce qu’on commémore au Linge, c’est le retour des alsaciens dans le giron français. Ce ne serait pas compris si on pleurait les morts français sous un drapeau allemand. »

Les bénévoles du Linge sont presque tous d’anciens combattants. La réalité des combats est ancrée en eux. Alors, dans une région à l’histoire si particulière, les choses avancent lentement. « Mais il y a des évolutions », précise Dominique Jardy, conservateur au Mémorial du Linge. Effectivement, après quelques polémiques et beaucoup de reculades, le mémorial change peu à peu ses pancartes d’information au sein du musée, jugées trop francophiles. « Mais tout cela prend du temps. Des nouveaux bénévoles arrivent à l’association et cela est bénéfique. » Pourtant, Dominique Jardy reconnaît sans langue de bois qu’il « reste quand même un esprit très franchouillard dans la région. Cela dit, la France aussi est dans cet esprit. Nous sommes un pays très commémoratif. Le 11 novembre, nous fêtons encore la victoire française sur les Allemands, plus que la paix elle-même. Ça donne à penser … »

En Alsace plus qu’ailleurs peut-être, la bataille entre histoire et mémoire n’est pas près de s’apaiser.

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