"DIFFICILE D’ÊTRE COLLECTIONNEUR AUJOURD’HUI"

« Difficile d’être collectionneur aujourd’hui »

Le soissonnais Thierry Haye, tout comme ses amis collectionneurs, se trouve face à une difficulté de taille : trouver un successeur. Sa passion pour les uniformes, les cartouches et les obus lui a permis de construire un monde rempli de souvenirs du passé. Depuis 1979, il a constitué une collection exclusive et impressionnante. Dans son appartement, les souvenirs remplissent tous les coffres, avec notamment des mannequins habillés en uniforme, des armes ou encore des médaillons. Thierry Haye présente sa collection avec fierté. Mais deux choses l’inquiètent quand à son avenir.

 

Frédéric et Jean-Marie, les rebelles de la forêt

Frédéric et Jean-Marie, les rebelles de la forêt

Casquette vissée sur la tête, Jean-Marie Lefebvre contemple les lieux. Autour de lui, dans la lueur d’un matin de mars printanier, s’étend le village de Bezonvaux, l’une des six communes « mortes pour la France » détruites pendant la Première Guerre mondiale. En 2001, c’est son équipe qui a débroussaillé et mis en valeur ce site historique. « C’était mon bébé ce village », déclare-t-il ému. A la retraite depuis deux mois, il a consacré une partie de sa vie à l’entretien de la forêt domaniale de Verdun et aux trésors qu’elle recèle.

Jean-Marie et son pin's de poilu.

Jean-Marie et son pin’s de poilu.

 « Ici, c’est Pompéi ! »

Avec son équipe, il a eu les mains libres pour remettre en état Bezonvaux. Pêle-mêle, ils y ont découvert pelles, pioches, serpettes, scie passe-partout, armes, voies ferrées et la partie verticale de l’ancienne croix du village. En débroussaillant ? « Non, c’est un de mes gars qui l’a trouvé en allant chier un coup. » Brut de décoffrage, Jean-Marie enchaîne anecdote sur anecdote. En marchant à travers les ruines, il tient à montrer le lit en fer qu’il a lui-même déterré et mis en exposition. Mais l’objet a disparu, sans doute volé. Jean-Marie cache difficilement sa tristesse. « À l’ONF, personne ne décide du sort des vestiges et des objets trouvés. Du coup, on entasse et les vols sont monnaie courante, regrette-t-il. À cause de ces indécisions, j’ai parfois déplacé quelques pierres et je n’aurai pas dû. Mais je ne suis pas archéologue après tout. »

Pas le temps de s’apitoyer que Jean-Marie embraye sur une autre découverte. Un enclos à cochon recouvert par la mousse, qu’il s’empresse d’arracher pour faire apparaître le sol en pierre. « Ici c’est Pompéi ! », s’enthousiasme-t-il. Au hasard d’un bosquet, il ramasse un obus, toujours en état de marche. « Les explosions sont quand même assez rares et souvent, le résultat de la connerie humaine : des fouilleurs imprudents ou des pseudos connaisseurs qui essaient de démonter les projectiles. »

L'obus en question.

L’obus en question.

Une vie liée à 14-18

Meusien de naissance et syndicaliste CFDT à l’ONF, Frederic Chiny a grandi avec la guerre 14-18. « Enfant, on s’échangeait des baïonnettes à l’école et on faisait péter dans des feux de bois les grenades que l’on trouvait, raconte-t-il. C’est en commençant à travailler que j’ai eu une réelle prise de conscience du poids de la guerre 14-18. » Comme beaucoup de gens du coin, son histoire familiale est liée à la Grande Guerre. Un jour, son grand-père fut pris sous une pluie d’obus lors d’un bombardement imprévu : il en sortit indemne. « Il n’a pas été blessé une seule fois en quatre ans. Si il avait dû y rester, ça aurait été ce jour-là. »

Les deux copains ont moult anecdotes à raconter sur le conflit et sur son empreinte dans le présent. Souvent, les touristes viennent à leur rencontre pour trouver des informations qui ne figurent pas sur les panneaux officiels. « Il y a vingt ans, les gens s’intéressaient plus à la stratégie des batailles. Maintenant nous avons plus de questions sur le quotidien des soldats, déclarent-ils à l’unisson. Par notre métier et en vivant ici, on a le devoir de ne pas dire trop de conneries. » Et chacun a sa spécialité : Frédéric est incollable sur les origines politiques de 14-18 tandis que Jean-Marie connaît la forêt comme sa poche. En attendant que Frédéric rejoigne Jean-Marie à la retraite, ils caressent même le rêve de devenir guides. « On pourrait ainsi sensibiliser le public au conflit et à ses répercussions. À notre échelle, on contribuerait à ce que cette sale guerre ne se reproduise plus jamais. »

Une partie du village de Bezonvaux, détruit en 1916.

Une partie du village de Bezonvaux, détruit en 1916.

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La folie hôtelière contamine Ypres

A la veille du centenaire de la Grande Guerre, beaucoup d’hôtels d’Ypres affichent déjà complet pour les principales dates de commémoration, y compris en 2018.

« We’re fully booked. » En passant la porte de plusieurs hôtels d’Ypres, l’expression se répète : il ne reste plus aucune chambre. Pour ce weekend, oui mais aussi pour plusieurs dates commémoratives prévues parfois longtemps à l’avance. « Nous sommes déjà complets les 10, 11 et 12 novembre 2018 », précise Lissa Hullak, employée au Gasthof’t Zweerd, un hôtel situé place Grote Markt, en plein centre-ville. Dans cet établissement, les réservations se font pour trois nuits minimum. Et chaque année, Lissa retrouve les mêmes personnes venues commémorer l’armistice, en famille ou entre amis.

« Il ne reste jamais de chambre pendant la période du 11 novembre, mais cette année, nous avons plus de réservations que les autres. Nous aurons un très bon chiffre pour 2014 et il s’annonce aussi bon pour 2015. » Lissa voit surtout passer des groupes de personnes âgées, venus d’un peu partout. Angleterre, Finlande, Hollande et même Australie. Sont-ils tous là pour profiter du tourisme de guerre ? « Évidemment ! 98% sont là pour ça ! Pourquoi viendraient-ils à Ypres sinon ? Ils ne vont pas venir ici juste pour regarder les fleurs… », s’amuse-t-elle.

« Ypres, ce n’est pas que la Première Guerre mondiale »

Même discours entendu à la réception de l’hôtel Ambrosia. Vincent Vandelannoote, manager de l’établissement, ne dispose déjà plus d’aucune chambre pour le 11 novembre prochain, bien que ce soit le cas tous les ans. Avec le centenaire de la guerre, le gérant s’attend à afficher complet de nombreuses fois dans l’année. « Cet anniversaire va être célébré dans la ville par différentes cérémonies. C’est forcément bon pour nous, les hôteliers. Au départ, cet événement ne m’emballait pas vraiment, mais devant l’enthousiasme qu’il rencontre, j’ai même changé la décoration de l’entrée. » Désormais, deux tableaux du Tyne Cot, le cimetière militaire britannique d’Ypres, accueillent les nouveaux arrivants. Parmi eux, « plus de 50% de Britanniques, puis quelques Australiens, Belges et Hollandais. »

La commémoration de la Première Guerre mondiale profiterait donc à tous ? Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Christiane Decramer-Praet est gérante du Albion Hotel. À l’image du Gasthof’t Zweerd, plusieurs dates en 2018 affichent déjà complet. Même si le centenaire de la Grande Guerre lui a permis d’ouvrir neuf chambres supplémentaires, elle regrette parfois ce tourisme de masse. « Ypres, ce n’est pas que la Première Guerre mondiale. Il y a tant d’autres choses à faire auxquelles les touristes ne pensent pas. C’est assez dommage, en fin de compte. C’est pourquoi, on essaie de conseiller les gens en leur indiquant d’autres activités (balades en vélo, visites à Bruxelles, Lille…). »

Véronique Valette, 67 ans, présidente de l’association Reims Avant.

Reims avant/après la Grande Guerre

Le collectif Reims Avant, créé en 2012, rassemble photographes amateurs et professionnels, tous curieux de savoir ce qu’est devenue leur ville pendant la Première Guerre mondiale. A partir de cartes postales de 14-18, ils réalisent des « avant/après » les bombardements. Rencontre avec la présidente, Véronique Valette.

Véronique Valette nous reçoit chez elle. Dans son escalier en colimaçon, des piles de livres. Sur la table basse du salon, des journaux en bazar. « Mon mari est documentaliste », dit-elle en souriant poliment. « Je lui dis de ranger mais bon… » Véronique Valette a 67 ans et des yeux bleus pétillants, parle en html et en « dpi ». Rien ne destinait cette formatrice en informatique retraitée à se lancer dans la photo. « C’était pour le plaisir. » Il y a deux ans, elle rencontre via Facebook des photographes amateurs et professionnels de Reims. Ensemble, ils décident de créer un blog. Le collectif Reims Avant est né.

Pendant un an, ils travaillent à distance sans se rencontrer. Puis en 2012, ils sautent le pas et sont déclarés association par la loi de 1901. Leur projet s’inspire du site Paris Avant. L’idée : à partir de vieilles cartes postales d’avant-guerre, dénichées chez les collectionneurs, ils réalisent des avant/après de Reims. Résultat, on trouve sur le site de Reims Avant des photomontages inédits, sur plus de 80 pages. Si certains quartiers recèlent encore des secrets, d’autres ont été quadrillés. C’est le cas de la Cathédrale ou de la Porte de Mars.

La cathédrale a été incendiée le 19 septembre 1914 par des bombardements allemands.

La cathédrale a été incendiée le 19 septembre 1914 par des bombardements allemands.

Retrouver les endroits de l’époque, un « jeu de piste » géant

Pour commencer, il faut se munir de cartes postales d’antan, qu’on trouve en abondance chez les collectionneurs de l’association Amicartes 51. Ensuite, « chacun a son appareil photo, on y va la carte postale à la main, et on cherche le bon angle. C’est un jeu de piste. Parfois un seul détail permet d’identifier qu’on est au bon endroit, comme un médaillon sur une façade ! Parfois on ne peut plus se replacer aux mêmes endroits, parce que là où la photo a été prise, ça a été reconstruit. » En effet, la ville de Reims comptait 113 000 habitants en 1913, elle a été presque entièrement détruite pendant la guerre. En 1918, seules 60 maisons tenaient encore debout.

Place du marché et des halles, Reims.

Place du marché et des halles, Reims.

Véronique Valette s’étonne de la richesse des cartes postales représentant Reims pendant la guerre. « On serait incapable d’estimer leur nombre ! » Pourtant, sans elles, le collectif n’existerait pas. Son mari, documentaliste, nous rejoint. « Le gouvernement demandait aux photographes et cinéastes envoyés au front de tout capturer, ça servait à alimenter la propagande, l’idée que ‘ l’Allemagne paiera.’  » L’association aimerait participer aux commémorations du centenaire, mais la mairie de Reims ne leur a jamais répondu. « On est un peu déçus », commente Mme Valette. Leur rêve, ce serait de réaliser « un Google Street en 3D » grâce aux cartes postales de l’époque.

Retrouvez tous les travaux du Collectif Reims Avant sur www.reimsavant.com et sur www.reims.14-18.over-blog.com.

La rue Saint-Julien

La rue Saint-Julien

Photo en tête

Portrait de Ferdinand, rat des tranchées et poilu de la Grande Guerre

« Dans les tranchées de Bayernwald, près d’Ypres, nous tombons sur un interlocuteur pas banal…

Il s’agit de Gaspard, jeune rat lancé sur les traces de son aïeul, le rat Ferdinand, qui fut rat des tranchées, mais aussi un véritable poilu, puisqu’il a été engagé par l’armée française pendant la guerre… »

Cette chronique s’inspire des Mémoires d’un rat de Pierre Chaine (1882-1963), ouvrage mêlant habilement le récit de guerre et la fiction. Pierre Chaine, ancien officier et dramaturge dans le civil, donne malicieusement la parole au rongeur impertinent et philosophe. Le ton est ironique, à la manière des Fables de La Fontaine. Ferdinand porte un regard critique sur la guerre des hommes : « On ne trouvera pas sous ma plume l’héroïsme souriant et bavard des ‘récits du front’, ni les blessés qui refusent de se faire évacuer, ni les mutilés impatients de retourner au feu […]. Un humble rat de tranchée ne peut offrir qu’une littérature plus terre à terre… »

À lire :

  • Mémoires d’un rat. Suivis des commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées de Pierre Chaine. Éditions Tallandier, collection Texto, 238 p., 8 € : à acheter ici.
  • Sur Le Monde.fr, la critique de l’ouvrage.
Tallandier

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Le gaz moutarde refait surface à Passendale

Passendale, 3200 habitants. L’apparence d’un village tranquille dans la Flandre-occidentale. L’église, le bistrot du coin, la place principale sont quasi-déserts. Pourtant, le village est depuis deux jours sous les projecteurs de la presse locale. La raison ? Un agriculteur du coin vient de retrouver, complètement par hasard, des dizaines d’obus de gaz moutarde dans son champ.

Pour glaner des informations  sur la découverte, il faut s’armer de patience et de minutie. Page 17 du Het laaste nieuws (Les dernières nouvelles), l’article – en flamand – prend un petit sixième de page. Deux colonnes pour expliquer que Johan Devriendt, a découvert, un matin en labourant sa terre, des reliques de près de cent ans.

« Pas de commentaire »

Les villageois n’en savent pas plus. Le périmètre a immédiatement été bouclé par la police et la DOVO, le Service d’enlèvement et de destruction d’engins explosifs. Impossible de rejoindre la petite exploitation sur Potegemstraat, à quelques kilomètres du cœur du village. Pourtant, dans l’après-midi, les barrières sont finalement levées, laissant aux curieux le loisir d’explorer la zone.

Le champ de 2,5 hectares a été immédiatement sécurisé par l'armée belge

Le champ de 2,5 hectares a été immédiatement sécurisé par l’armée belge

Derrière un cordon de sécurité pour toute indication, l’habitation de Johan Devriendt est facile à trouver. Le sens de l’accueil de ses occupants, un peu moins. Excédée par les demandes répétées des journalistes belges, la femme de l’agriculteur ne prend pas de pincettes pour faire déguerpir ceux qui cherchent des compléments d’information. Nancy Ostyn a le ton ferme et résolu : « Nous ne donnons plus d’informations. Si vous voulez savoir quoi que ce soit, appelez la DOVO ou la police. »

Problème, la DOVO n’est pas joignable directement. Il faut passer par le standard de l’armée, de laquelle elle dépend, pour s’enquérir de la situation. Un vendredi après-midi à 15h14, il est déjà trop tard pour trouver un interlocuteur. Impossible de voir les obus.

Le gaz, une histoire centenaire

Outre les raisons de sécurité et l’incongruité de la découverte, l’histoire résonne particulièrement à Passendale en raison de la bataille extrêmement meurtrière qui a eu lieu dans les environs en 1917. La bataille de Passendale a été tristement connue surtout pour avoir été le premier endroit où les troupes allemandes ont utilisé le gaz moutarde. De cette attaque, peu de traces sont encore visibles. Seuls quelques cimetières militaires et quelques mémoriaux rappellent, par une petite stèle, la meurtrière utilisation de ces obus d’yprite, surnom donné au gaz en raison de la proximité de la bataille à la ville d’Ypres.

Les traces des soldats bretons sont des plus discrètes dans le paysage flamand.

Les traces des soldats bretons sont des plus discrètes dans le paysage flamand.

En particulier, un petit monument rappelle cet événement. Un calvaire breton, en l’honneur des nombreux soldats bretons et normands tombés pendant la bataille, est discrètement situé au croisement d’une nationale et d’un petit chemin de campagne, près du village de Boezinge. Derrière une haie, seule une grande croix est visible au loin. Le petit mémorial n’est constitué que d’un petit dolmen breton et de cinq pierres, marquées des inscriptions « Vitré », « Guingamp », « Saint-Brieuc », « Saint-Lô » et « Granville ».

L’endroit n’est pas connu des riverains. Les voitures passent sans s’arrêter, le mémorial ne reçoit quasiment pas de visiteurs. Il reste à parier que la découverte de Johan Devriendt relancera l’intérêt des habitants de la région pour l’histoire de la première attaque au gaz de l’histoire.

Juin 18 Mémoire des chars

L’histoire se souviendra de l’Oise

Historiens et citoyens le déplorent souvent : on se souvient peu de la Grande Guerre dans l’Oise, même si les soldats furent nombreux à combattre et à périr dans le département. Pour contrer cela et rappeler l’histoire de l’Oise au bon souvenir des visiteurs et de ceux qui l’ignorent, Bruno Jurkiewicz a créé et préside l’association Juin 18 Mémoire des Chars, en plus des neuf livres qu’il a déjà écrits sur le sujet. De quoi s’assurer que les combattants de l’Oise ne seront jamais oubliés.

CHRONIQUE RADIO

Si j’étais poilu en 14 ?

Des collégiens. Un voyage de classe et un devoir de mémoire. Martin, Laura et les autres se retrouvent tous sur les champs de bataille de Verdun. Ils entendent parler de jeunes soldats qui ont combattu alors qu’ils étaient à peine plus vieux qu’eux. Alors ils imaginent, les conditions de vie, les blessures, le manque. La parole est donnée aux ados du XXIème siècle, sur 14-18.

Laura, élève de troisième : "En 1914, je crois que je me serais suicidée."

Laura, élève de troisième : « En 1914, je crois que je me serais suicidée. »

Martin : "Si j'étais soldat en 14, je deviendrais fou."

Martin : « Si j’étais soldat en 14, je deviendrais fou. »

Les élèves pendant la visite d'une citadelle souterraine.

Les élèves pendant la visite d’une citadelle souterraine.

Place centrale de la cité-jardin du Chemin Vert à Reims

Les cités-jardins, fers de lance de la reconstruction de Reims

Créée après la fin de la guerre, la cité-jardin du Chemin Vert, qui a permis à la ville de se réinventer, reste un village gaulois dans une Reims encore traumatisée par quatre années de bombardements.

Cet espace est toujours un lieu à part, cent ans après sa création. La cité-jardin du Chemin-Vert est l’un des symboles de la reconstruction de Reims. Plus que l’incendie de la cathédrale au début de la guerre sur lequel la France a tant communiqué pour montrer la barbarie allemande, la cité-jardin est un espace de renouvellement de l’espace urbain totalement novateur. Alors que la ville est vidée de ses habitants après la guerre, le projet de réalisation de la cité est engagé par Georges Charbonneaux dès 1921. Ce patron catholique, producteur de verre (quand les protestants s’occupaient du contenu, le champagne) met moins de deux ans pour achever son œuvre alors que Reims peine à se remettre de la destruction de 60 % de ses bâtiments. Avec les cités-jardins, on parle aussi pour la première fois d’ « urbanisme » et on réunit deux pensées : le Musée social qui réfléchit à la condition ouvrière, et le catholicisme qui pense que l’homme n’est pas qu’une machine.

La cité-quoi ?

Alors que les cités ouvrières permettaient de regrouper les logements de tous les salariés d’une même entreprise, les cités-jardins vont beaucoup plus loin. Financés par les dommages de guerre, ces nouveaux types d’habitation bon marché (HBM) sont réservés aux familles modestes et « méritantes » de plus de quatre enfants. Ils consistent en la création de logements individuels avec jardins de 200 m2 minimum, regroupés autour d’un espace piétonnier avec commerces, équipements (maison de l’enfance, lieu d’étude, bibliothèque), lieu de culte et maison commune. Un village dans la ville, avec des loyers qui peuvent être quasiment divisés par deux. Plus l’ouvrier a d’enfants, moins il paie.

Les entreprises sont situées à l’extérieur de la cité-jardin. On travaille aussi bien à la SNCF, qu’à la lainerie, qu’à la verrerie… Une ligne de chemin de fer, aujourd’hui disparue, est mise en place dès 1919 pour contourner le centre-ville de Reims encore en ruine et mieux transporter les ouvriers. Georges Charbonneau réussit le tour de force de faire bouger une ville totalement traumatisée en quelques années.

100 ans après, une mentalité toujours à part

Plusieurs témoignages parlent d’une population rémoise « peu encline à ouvrir sa maison » et d’une ville qui peine à avancer et qui cultive l’échec. « On a l’impression qu’on nous parle tout le temps de la guerre à Reims, explique Dominique Potier, qui a écrit un ouvrage sur les cités-jardins, c’est très difficile de travailler ensemble. La cité-jardin, c’est l’inverse de la mentalité rémoise, encore aujourd’hui. » Les liens sont tellement forts dans la communauté que celle-ci vit presque en autarcie par rapport au reste de Reims. On recense 2 000 maisons en cités-jardin à Reims, mais aucune n’a complètement renouvelé la réussite de la première.

La cité-jardin n’a pas toujours été un havre de paix. Comme dans beaucoup de quartiers, l’insalubrité a à un moment pris le pas, entraînant l’insécurité. Toutefois, cent ans après, le Chemin vert est redevenu ce qu’il était, même si le commerce de proximité a disparu et que les voitures sont désormais autorisées. Aujourd’hui, comme un symbole, le tramway ne vient pas jusqu’à la cité-jardin, qui reste définitivement un monde à part dans l’esprit rémois.