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A Péronne, le carillon joue la chanson du siècle

Depuis 1926, le carillon de l’hôtel de ville de Péronne joue le thème de La Madelon, une chanson militaire composée début 1914. Tous les jours, à midi et 18h, le carillon joue la musique de  ce chant popularisé par les soldats de la Première Guerre mondiale. Péronne dans la Somme et Armentières dans le Nord sont les deux seules villes en France qui diffusent La Madelon quotidiennement. Reportage sous les combles de l’hôtel de ville pour capter le sonorités d’une mélodie centenaire.

Paroles

Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
« Aux Tourlourous » c’est le nom du cabaret.
La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l’appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n’est que Madelon mais pour nous c’est l’amour

Refrain :
Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n’est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l’on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu’on lui dise
Ce qu’on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu’on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon
On l’embrasse dans les coins. Elle dit « veux-tu finir… »
On s’figure que c’est l’autre, ça nous fait bien plaisir.

Refrain

Un caporal en képi de fantaisie
S’en fut trouver Madelon un beau matin
Et, fou d’amour, lui dit qu’elle était jolie
Et qu’il venait pour lui demander sa main
La Madelon, pas bête, en somme,
Lui répondit en souriant :
Et pourquoi prendrais-je un seul homme
Quand j’aime tout un régiment ?
Tes amis vont venir. Tu n’auras pas ma main
J’en ai bien trop besoin pour leur verser du vin

Refrain

Verdun touchée, Saint-Mihiel épargnée : la Grande Guerre et ses disparités

En Meuse, difficile de passer à côté des histoires concernant la bataille de Verdun, où Français et Allemands se sont affrontés pendant de long mois en 1916. On estime qu’entre 50 et 80% de la ville a été détruit en l’espace de dix mois. Le patrimoine verdunois a été durablement marqué. Mais la Première Guerre mondiale est loin d’avoir meurtri la région de façon homogène. A Saint-Mihiel, par exemple, le bilan est très différent.

A Verdun, en ce mois de mars particulièrement doux, se baladent quelques touristes. Ils parcourent la ville haute et longent les rives de la Meuse en se livrant avec délices aux rayons de soleil qui viennent baigner le patrimoine local. Une partie de ce patrimoine constitue l’héritage de la Première Guerre mondiale. Tel le monument à la victoire, inauguré en 1929 et représentant un guerrier vigilant qui, depuis les anciens remparts, surveille l’Est. « Il n’a pas fait un super boulot, rigole Florence Lamousse, guide touristique de la région. Onze ans plus tard les Allemands occupaient la ville. »

Le reste du patrimoine, s’il n’y fait pas directement référence, est bien souvent marqué par la guerre. Laquelle, me demanderez-vous ? Eh bien, il est difficile d’en être certain à 100%. Parmi les cicatrices du passé belliciste de Verdun, seuls les impacts de balles peuvent être attribués avec certitude à la Seconde Guerre mondiale. Lors de la Grande Guerre, les combats n’ont en effet jamais atteint les rues verdunoises. En ce qui concerne les dégâts causé par les obus, il faut se référer aux archives pour déterminer leur origine. Certaines marques d’explosions parsèment encore les façades. Comme celles de la chapelle Saint-Nicolas ou de la Porte Chaussée. Selon la Mission Histoire du Conseil général de la Meuse, ces impacts laissés visibles l’ont été volontairement.

De gauche à droite, les façades de la Porte Chaussée (mitraillée pendant la Seconde Guerre mondiale), de la chapelle Saint-Nicolas et de la cathédrale de Notre-Dame de Verdun.

De gauche à droite, les façades de la Porte Chaussée (mitraillée pendant la Seconde Guerre mondiale), de la chapelle Saint-Nicolas et de la cathédrale de Notre-Dame de Verdun.

Trente-cinq kilomètres plus au sud, Saint-Mihiel n’a pas connu de destructions. Ou si peu. Occupée dès septembre 1914 par les Allemands qui souhaitaient ainsi encercler Verdun, elle n’est reprise que quatre ans plus tard par les forces alliées. Dans l’intervalle, la présence de Français, retenus de force dans la ville, dissuade leurs compatriotes d’utiliser l’artillerie.

Lors de la première attaque, en 1914, seules la bibliothèque bénédictine et l’église Saint-Etienne sont réellement endommagées. Le plafond de la première s’effondre tandis que la deuxième est touchée par un obus, qui abîme au passage le Sépulcre de Ligier Richier. Par la suite, le patrimoine sammiellois ne sera pas davantage concerné par les maux de la guerre.

Il sera même cajolé par les Allemands, en la personne de Jean-Baptiste Keune, conservateur du musée de Metz de 1896 à 1918. Chargé d’une campagne d’inventaire à l’arrière du front pendant la guerre, Keune cherche à protéger les œuvres des destructions. Il déplace de nombreuses pièces, dont certaines issues de Saint-Mihiel, et les met en sécurité loin de la ligne de front. La ville de Metz a même baptisé un jardin en son honneur en 2011, afin de rendre hommage à son dévouement pour le patrimoine de la région. La guerre n’était donc pas manichéenne. Dans chaque camp, des hommes et des femmes œuvraient pour le bien commun. Pour Jean-Baptiste Keune, il s’agissait de préserver le patrimoine.

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Des fantômes veillent sur la butte Chalmont

A l’heure du centenaire de la Grande Guerre, l’occasion est trop belle d’explorer un lieu de mémoire en plein réveil. La butte Chalmont, avec ses soldats fantômes de granit rose, est de ceux-là. Immersion photo.

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Le collectionneur solitaire de Méry-la-Bataille

Rémy Sassiers n’a pas d’enfants ni d’amis collectionneurs. Pourtant, ce passionné de la Grande Guerre aime échanger sur l’histoire en général, et faire découvrir une partie de sa collection à qui le souhaite.

Pas d’internet, ni de téléphone portable : Rémy Sassiers vit seul et cela lui convient. Depuis presque cinquante ans, il habite Méry-la-Bataille et aime parler de sa passion : l’histoire. Dans le café du village, où il vient deux fois par jour, des reproductions d’affiches de la Grande Guerre jalonnent les murs et des figurines représentant des soldats de cette époque sont disposées sur le bar. Des affaires que Rémy a prêtées pour décorer l’endroit à l’occasion du centenaire.

Collectionneur dans l’âme, il a apporté avec lui une dizaine de livres et de journaux, soit une infime partie de sa bibliothèque. « Tous les jours et tous les soirs, je lis. » A propos de la Grande Guerre notamment, même si en ce moment il préfère s’intéresser aux guerres napoléoniennes. « Maintenant je vais arrêter d’acheter des choses, j’en ai beaucoup trop ! », s’amuse-t-il.

« J’aime beaucoup partager, ça ne sert à rien de garder tout ça pour soi ou de les laisser dans la poussière », affirme Rémy, pourtant célibataire et sans enfants. Il n’hésite pas à répéter qu’un jour il fera don de ses collections de figurines et de livres à la mairie ou à une organisation, bien que lui-même ne fasse partie d’aucune association. Généreux, certes, mais solitaire tout de même. « Tout ça reste une passion personnelle. »

« Rien de plus que quelques objets… »

« Mon grand-père a combattu à Verdun, sur le Chemin des Dames. Mes grands-parents et mes parents m’ont beaucoup parlé de la Première Guerre mondiale », raconte-il. Sa passion pour l’histoire lui vient de ces récits notamment, mais aussi de ce village proche de la ligne de front où il vit, entouré de souvenirs et de mémoire. « Je suis tombé dedans quand j’étais tout petit, comme dirait l’autre ! », dit-il en riant.

L’ancien ouvrier routier de 61 ans affirme d’abord ne posséder aucun objet d’époque. Rien de plus que sa collection de figurines, soit à peu près 300 petits objets en rapport avec la Première Guerre mondiale, qu’il a commandés à distance depuis dix ans, et qui valent aujourd’hui 5 000 euros. Il les présente avec fierté, explique rigoureusement le poste occupé par chaque soldat, en fonction de l’uniforme qu’il revêt.

« Je n’ai pas d’armes, c’est interdit ! », s’insurge-t-il lorsqu’on lui pose la question. Après un moment cependant, il se souvient : « Lorsque je travaillais dans la Somme, on trouvait des casques, des baïonnettes, des balles ou encore des grenades quand on faisait des terrassements. J’ai gardé plusieurs choses… » Morceaux d’obus, casques allemands ou encore baïonnettes, sa collection ne se limite pas aux figurines. Et bien qu’il affirme avoir déjà contacté le service de déminage, un obus demeure au fond de son jardin, témoin d’une guerre que Rémy refuse d’oublier.

Obus en chocolat

Guerre des dragées : fallait pas se Braquier

A Verdun, la dragée est une fierté dont le potentiel économique aiguise les appétits. La maison Braquier, fondée en 1783, est l’un des héritiers de cette tradition verdunoise. En 2007, un chocolatier local approche l’illustre établissement pour acheter des dragées et les revendre dans son magasin. Débouté, il décide de fabriquer ses propres dragées et entre en conflit avec la maison Braquier. Depuis, la guerre des dragées gronde. Pour sa dernière passe d’arme, le chocolatier a sorti l’artillerie lourde : il vend désormais un obus en chocolat, tout comme la maison Braquier. Les deux missiles n’ont toutefois pas la même signification vis-à-vis de la Première Guerre mondiale.

Après plus de deux siècles d’existence, la maison Braquier fait partie du patrimoine de Verdun. Co-fondée par Léon Braquier en 1783, la confiserie s’est progressivement imposée comme le fournisseur incontournable de dragées haut de gamme. Madame Bour, dont le mari a racheté l’usine en 2000, s’enorgueillit d’une clientèle prestigieuse : de la famille royale belge à Charles de Gaulle en passant par l’un des présidents de la IVe République, René Coty, la maison Braquier s’est mise au service de hauts dignitaires pendant des décennies.

La dragée suscite aujourd’hui moins de passions. Elle accompagne surtout les sacrements religieux, tels que la communion ou le mariage. « On aimerait faire bouger les mentalités, révèle Madame Bour. Faire apparaître la dragée comme une friandise et pas seulement comme une tradition. » Pour cela, les nouveaux propriétaires de la maison Braquier innovent. Ils ont diversifié leur gamme et ouvert leur usine au public pour des visites gratuites.

La propriétaire de la maison Braquier, Madame Bour, tient une photographie du président de la République René Coty en train de distribuer le contenu d’un obus en chocolat qui vient d’exploser.

La propriétaire de la maison Braquier, Madame Bour, tient une photographie du président de la République René Coty en train de distribuer le contenu d’un obus en chocolat qui vient d’exploser.

L’innovation a vite attiré les curieux, dont le chocolatier Philippe Christal. En 2007, le jeune chocolatier, dont la famille tient une boulangerie à Verdun depuis 1939, approche les Bour pour acheter des dragées afin de les revendre dans son magasin. Les époux refusent, arguant qu’ils ont déjà assez de revendeurs à Verdun. Tenace, Christal décide alors de produire ses propres dragées. Il achète une cuve de 5 kg, met en place son atelier dans sa petite boutique tout en longueur du centre-ville et se lance. Depuis, ce n’est pas deux, ni trois, mais cinq cuves qui s’entassent chez lui. Et de 5 kg de tonnage, il est passé à 80 kg pour les deux dernières. De quoi produire un gros volume de dragées. « Aujourd’hui, la dragée représente 50% de mon chiffre d’affaire, explique-t-il. J’imagine que cela a un impact sur les ventes de Braquier ! »

D’impact, Madame Bour n’en voit pas. « On n’a constaté aucune diminution de nos ventes, assure-t-elle. On ne produit pas le même produit : les dragées de Monsieur Christal sont de qualité nettement inférieure et les gens savent qu’une bonne dragée, cela se paye. » Lorsqu’ils ont découvert l’initiative du chocolatier, les propriétaires de la maison Braquier ont tout de même tenté d’empêcher l’utilisation de la mention « dragée de Verdun », sans succès. Depuis, ils l’ignorent superbement. Lui, un brin moqueur, se réjouit de la zizanie qu’il a semée.

Signe de son assurance, il exhibe un monumental obus en chocolat sur son comptoir. « Je sais qu’ils en fabriquent aussi, reconnait-il. Mais cela ne m’interdit pas d’en vendre plus grand et moins cher ! » Le missile de cacao n’a pas non plus la même signification pour les deux rivaux. Quand lui assume l’évocation de la Première Guerre mondiale (« Mon obus reprend trois symboles de la ville de Verdun : la Porte Chaussée, les dragées et l’obus, dont on trouve des dizaines de congénères dans la forêt »), Madame Bour écarte toute référence au conflit. L’obus Braquier, plus cher mais qui explose vraiment, « a été conçu avant 1870, raconte-t-elle. Il n’a rien à voir avec la Grande Guerre et heureusement, car l’inverse serait indécent. »

Le lien de la maison Braquier avec le premier conflit mondial est tout autre : lors de la bataille de Verdun en 1916, la fabrique familiale a été détruite par les bombardements. Le Léon Braquier de l’époque (chez les Braquier, on s’appelle Léon de père en fils) aurait alors décidé de rendre visite aux soldats sur le front et de leur distribuer des dragées. « On raconte qu’il leur a fait une promesse, rapporte Madame Bour. Si la France venait à remporter la victoire, il reconstruirait son usine et créerait une dragée spéciale. »

Cette dragée, baptisée « dragée républicaine », existe encore aujourd’hui. Un peu plus grosse que les autres, elle est un discret rappel du patriotisme jamais démenti des Braquier. Sous une couche de sucre, trois couleurs se superposent. L’aurez-vous deviné ? Il s’agit du bleu, du blanc et du rouge.

 

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Mémoire, respect : vestiges d’une époque révolue ?

Gérard et André s’occupent d’entretenir la plupart des cimetières militaires de l’Oise, et ce par tous les temps.

Gérard et André s’occupent d’entretenir la plupart des cimetières militaires de l’Oise, et ce par tous les temps.

Des champs de batailles, il reste des champs de tombes. Un siècle plus tard, dans ces nombreux cimetières règne une ambiance étrangement paisible. « Il y en a encore des gens qui viennent, mais ils sont de moins en moins nombreux à fleurir les tombes… », constate Gérard, qui entretient les cimetières depuis 38 ans maintenant. En effet, que ce soit à Tracy-le-Mont, à Vignemont ou encore à Machemont, ces lieux de mémoire sont déserts. Avec André et trois autres collègues, ils s’occupent d’une quinzaine de cimetières dans l’Oise, par tous les temps.

Un métier difficile, autant sur le plan physique que moral. « On en voit, des choses, vous savez », confie Gérard. Rodéo en pleine nuit, voitures brûlées au centre du cimetière, tombes cassées par des jeunes collégiennes qui s’ennuyaient entre deux cours… Si ce n’est pas la mémoire, il semble que ce soit le respect qui se perde peu à peu.

L’entrée du cimetière de Vignemont, reculée des sentiers battus. Le calme qui y règne est saisissant.

L’entrée du cimetière de Vignemont, reculée des sentiers battus. Le calme qui y règne est saisissant.

« Je suis arrivé en 1976, au début il y avait même des rosiers. Mais ce n’est plus pareil aujourd’hui, l’ambiance est différente au bureau et j’ai envie d’arrêter, même si je fais ça par passion », affirme le restaurateur de 53 ans. Pas assez de moyens pour embaucher, un pragmatisme qui prend le pas sur l’enjeu mémoriel : Gérard n’est plus convaincu. Il continue cependant de poser un regard bienveillant sur les pierres tombales en soupirant « et pourtant on leur doit bien ça, au moins. »

A Tracy-le-Mont comme ailleurs, il n’est pas difficile de trouver les cimetières militaires, souvent indiqués par des panneaux anciens.

A Tracy-le-Mont comme ailleurs, il n’est pas difficile de trouver les cimetières militaires, souvent indiqués par des panneaux anciens.

« Honteux comparé aux cimetières étrangers »

Plus qu’autre chose, c’est aussi la différence entre les cimetières français et les cimetières étrangers que déplorent André et Gérard. « On a l’impression que tout le monde s’en fout, et notamment le gouvernement. » Ils ne sont pas les seuls : maires de communes, gardiens de cimetières ou encore membres de l’association Souvenir français avouent souvent avoir honte des cimetières français lorsqu’on les compare avec ceux, irréprochables et superbement entretenus, des Anglais, Néerlandais, ou encore Allemands.

Parmi les rares visiteurs que l’on rencontre, on croise d’ailleurs généralement des étrangers, comme un couple allemand venu se recueillir et parlant de Sehnsucht, un terme qui désigne en français la nostalgie de ce que l’on n’a pas connu. Dans le cimetière de Soissons, un grand-père a aussi emmené son petit-fils, qui ouvre de grands yeux sans mesurer encore tout ce que cela signifie. Il ne sait pas que sa génération sera déterminante dans la transmission de cette forme de nostalgie si particulière, de cette page de l’histoire qui s’efface déjà.

Au détour des nombreux cimetières que l’on croise le long de la ligne de front, on rencontre des restaurateurs qui déplorent le manque de moyens octroyés à l’entretien de ces lieux de mémoire, et de trop rares visiteurs.

S’il habite à deux pas de là, c’est la première fois que ce petit garçon découvre le cimetière de Soissons, accompagné par son grand-père.

Pipe Band écossais de la Black Watch en 1917, comme on pouvait en trouver dans la Somm

La cornemuse : instrument de mémoire

Lorsqu’on foule le sol d’un mémorial ou d’un cimetière britannique, on est toujours impressionné par la majesté des lieux et l’absence de bruit. Dans ce silence de marbre où les pas des visiteurs sont étouffés par l’herbe impeccablement coupée, il faut alors imaginer, les jours de commémoration de la Grande Guerre, la puissance du son d’une cornemuse.

Vingt-cinq ans déjà que le Somme Battlefield Pipe Band, un groupe de musiciens amateurs français, joue de la cornemuse pour promouvoir la musique et l’histoire des Écossais aux commémorations militaires de la Première Guerre mondiale. Une façon de saluer en musique la mémoire des soldats de l’Empire britannique tombés au front entre 1914 et 1918. « Nous sommes un des rares pipe band à ne pas avoir la même tenue », explique Yves Holbecq, le président de l’association Somme Battlefield Pipe Band« Les anciens reconnaissent les différents régiments et sont très fiers de ça. Ils voient que c’est carré, c’est sérieux, c’est pas du carnaval. » Pour le centenaire de la guerre, les pipers ont monté le projet Ne les oublions pas, qui consiste à organiser des cérémonies du souvenir dans les petits cimetières britanniques de la Somme. Jouer de la cornemuse pour honorer les « oubliés de l’histoire », telle est l’ambition d’Yves Holbecq, pour qui les soldats enterrés dans les petits cimetières où « il ne se passe jamais rien » méritent d’être commémorés « de la même façon que ceux enterrés dans les grands sites de mémoire. »

La commémoration de la Première Guerre mondiale correspond à 50% des prestations du Somme Battlefield Pipe Band. Viennent ensuite diverses activités d’animation comme les fêtes locales, mais aussi les cérémonies de la Seconde Guerre mondiale. En juin, pour le 70ème anniversaire du débarquement, ils auront l’honneur de jouer pour Barack Obama et la reine Élisabeth II. La participation aux commémorations militaires est toujours bénévole pour ces musiciens. Yves Holbecq et ses camarades refusent catégoriquement de tirer un quelconque profit de ces actions « symboliques ». Au risque de mettre les finances de leur association dans le rouge.

"Yves Holbecq président du Somme Battlefield Pipe Band jouant de la cornemuse devant les anciennes fortifications de Péronne Crédit : Ninan Wang

Yves Holbecq président du Somme Battlefield Pipe Band jouant de la cornemuse devant les anciennes fortifications de Péronne.

Never forget

Le band est régulièrement salué par ses pairs en France et outre-Manche pour son extrême rigueur historique et le respect qu’il témoigne aux soldats morts pendant la guerre. Comme l’illustre cette jolie anecdote. Yves Holbecq et sa troupe partent jouer en Ecosse pour les Highland Games. Le pipe-major sait que tous les groupes seront habillés en grande tenue. Contre l’avis de ses camarades, il refuse cet apparat. « Nous on mettra la veste kaki du combattant, on fait du Somme Battlefield Pipe Band, on a aucune raison d’être habillé en grande tenue dans les tranchées », dit-il à ses amis. Les membres du groupe finissent pas accepter de porter cette tenue moins élégante. Une fois la prestation terminée, l’organisateur de l’événement demande à Yves Holbecq de l’accompagner dans sa tente. « Je croyais que j’allais prendre un pipo », rigole encore Yves Holbecq. L’organisateur n’est autre qu’Archibald Grant, propriétaire des whisky éponymes. Une fois dans la tente, M. Grant lui sert un whisky de sa réserve privée. « Pas le whisky que vous trouvez à Auchan… », sourit Yves Holbecq. Archibald Grant explique alors son geste. « Aujourd’hui tu m’as fait un énorme plaisir, vous êtes le seul groupe habillé en tenue de combat avec la veste kaki. Je ne l’oublierai jamais ». Le père d’Archibald Grant avait débarqué en Normandie et son grand père s’était battu dans les champs de bataille de Somme.

Ne jamais oublier, « never forget ». Ce mot gravé sur tous les mémoriaux britanniques est devenu la philosophie du Somme Battle Field Pipe Band. Des musiciens inoubliables, pour ceux qui ont eu un jour la chance des les entendre jouer un morceau militaire.

 

Yves Holbecq (à g.) et son ami Albert Mac Carton (à d.) dans la Brasserie "Aux Gars du Nord" nous présentent l'histoire des pipe band Crédit Ninan Wang

Yves Holbecq (à g.) et son ami Albert Mac Carton (à d.) dans la Brasserie « Aux Gars du Nord » nous présentent l’histoire des pipe bands.

Les pipe bands

Pendant la guerre de 14-18, les pipe bands étaient des unités de six musiciens (contre 12 après la guerre). Généralement, les joueurs de cornemuse ne combattaient pas, ils étaient nommés brancardiers ou estafettes. Ils détenaient un pistolet accroché à la ceinture mais pouvaient difficilement s’en servir pendant qu’ils maniaient leur instrument. Beaucoup sont tombés sur le champs de bataille parce ils étaient en face de l’ennemi au moment où ils jouaient de la cornemuse. Mais il ne faut pas tomber dans le cliché du joueur de cornemuse montant à l’assaut comme à l’époque napoléonienne, précise Yves Holbecq. « Oui, certains l’ont fait et ont obtenu le Victoria Cross pour ça. Mais, généralement, le piper jouait devant les troupes en marche pour les faire avancer ou restait confiné dans la tranchée pour jouer un lament car il savait que beaucoup de soldats ne reviendraient pas. »

Serge Renger collectionne des costumes de la Première guerre mondiale

Une passion encombrante

« Non, je ne vous donnerai pas mon adresse, dites-moi où vous êtes et je viens vous chercher. » Serge Renger est méfiant quand nous l’appelons pour fixer un rendez-vous. Notre appel l’inquiète autant qu’il l’intrigue, mais il accepte de nous rencontrer. Ce grand mince de 53 ans est collectionneur depuis l’âge de 13 ans, et sa collection regorge de pièces rares.

Quand nous passons la porte d’entrée, presque intimidés, après un tour en voiture, pas de montages de médailles ni d’uniformes militaires mais un joli petit salon alsacien. Sur la table, une bouteille de vin blanc alsacien et cinq verres. Ses parents sont là tous les deux. Serge nous annonce alors que nous sommes chez eux « Je ne peux pas tout ramener chez moi, ma femme deviendrait folle », explique-t-il, un sourire en coin.

Un verre à la main, le regard sur la porte du salon, Serge Renger nous explique comment il est devenu collectionneur. « J’ai commencé en cherchant des objets dans les greniers de famille, et l’histoire particulière de ces biens m’a bouleversé. » Et après avoir épuisé tous les recoins des maisons de la famille et des amis, il a commencé à acheter des objets sur la Première et la Seconde guerre mondiale.

Mais dès que l’on aborde la question du prix de sa collection, la gêne se fait sentir. Serge refuse de chiffrer ses pièces. Du bout des lèvres, il explique qu’à l’approche du centenaire de plus en plus de personnes s’intéressent à la valeur marchande de ces vestiges de guerre. « Ces collectionneurs de billets, qui n’achètent que pour revendre plus tard à prix d’or pourrissent le marché. » Alors les prix augmentent et les arnaques sur le net se multiplient.

Travailleur dans un atelier de textile à Mulhouse, il est aussi sapeur-pompier volontaire depuis 30 ans. « Tout l’argent que je touche pendant mes vacations de sapeur-pompier me sert à payer des pièces pour ma collection », finit-il par nous dire.

Trois pièces remplies de mannequins

« On y va », lance-t-il. Il pose son verre, se lève, passe devant nous et nous indique l’escalier en bois qui mène à l’étage. Quelques marches plus haut et nous y voilà, au cœur du temple de ce passionné. Dans le couloir, deux mannequins de soldats en uniforme nous font face. Leurs visages, leurs postures et leurs habits semblent si réels que dans la pénombre de la pièce, ils nous font sursauter.

Dans trois pièces d’une quinzaine de mètres carrés chacune s’amoncellent des objets d’histoire. Là des casques militaires, soigneusement rangés sur des étagères, un peu plus loin des balles retrouvées sur des soldats. Tout y est, les chaussures des soldats côté français et allemand, les sacoches qu’ils portaient, les képis au dessus rouge des poilus du début de la guerre, des papiers, des lettres retrouvées sur eux, les gants,  les jumelles, les objets créés dans les tranchées par les soldats. Tout.

« C’est une vraie passion, raconte-t-il, en continuant la visite de la seconde pièce. Quand vous collectionnez, c’est d’abord pour vous, pour votre propre satisfaction personnelle. Mais je suis aussi dans le partage ». Alors pour faire découvrir une partie de ses costumes, ils les prêtent à des musées. Actuellement c’est avec la mairie de Carspach qu’il discute d’une grande exposition pour le centenaire.

« Mon seul regret, conclue-t-il, c’est de ne pas savoir ce que va devenir ma collection à ma mort. » A 53 ans, sans enfant, Serge est très anxieux à ce sujet : « C’est l’histoire d’une vie. »