Sur la ligne de front

14-18 en godasses, par les étudiants de l'Ecole de journalisme de Lille

A Verdun, si les combats sont bel et bien finis, la concurrence entre les fabricants de dragées et d’obus en chocolat fait rage. Et la Première Guerre mondiale n’est jamais loin…

Publié le 6 avril 2014 · Valentin Graff

A Verdun, la dragée est une fierté dont le potentiel économique aiguise les appétits. La maison Braquier, fondée en 1783, est l’un des héritiers de cette tradition verdunoise. En 2007, un chocolatier local approche l’illustre établissement pour acheter des dragées et les revendre dans son magasin. Débouté, il décide de fabriquer ses propres dragées et entre en conflit avec la maison Braquier. Depuis, la guerre des dragées gronde. Pour sa dernière passe d’arme, le chocolatier a sorti l’artillerie lourde : il vend désormais un obus en chocolat, tout comme la maison Braquier. Les deux missiles n’ont toutefois pas la même signification vis-à-vis de la Première Guerre mondiale.

Après plus de deux siècles d’existence, la maison Braquier fait partie du patrimoine de Verdun. Co-fondée par Léon Braquier en 1783, la confiserie s’est progressivement imposée comme le fournisseur incontournable de dragées haut de gamme. Madame Bour, dont le mari a racheté l’usine en 2000, s’enorgueillit d’une clientèle prestigieuse : de la famille royale belge à Charles de Gaulle en passant par l’un des présidents de la IVe République, René Coty, la maison Braquier s’est mise au service de hauts dignitaires pendant des décennies.

La dragée suscite aujourd’hui moins de passions. Elle accompagne surtout les sacrements religieux, tels que la communion ou le mariage. « On aimerait faire bouger les mentalités, révèle Madame Bour. Faire apparaître la dragée comme une friandise et pas seulement comme une tradition. » Pour cela, les nouveaux propriétaires de la maison Braquier innovent. Ils ont diversifié leur gamme et ouvert leur usine au public pour des visites gratuites.

La propriétaire de la maison Braquier, Madame Bour, tient une photographie du président de la République René Coty en train de distribuer le contenu d’un obus en chocolat qui vient d’exploser.

La propriétaire de la maison Braquier, Madame Bour, tient une photographie du président de la République René Coty en train de distribuer le contenu d’un obus en chocolat qui vient d’exploser.

L’innovation a vite attiré les curieux, dont le chocolatier Philippe Christal. En 2007, le jeune chocolatier, dont la famille tient une boulangerie à Verdun depuis 1939, approche les Bour pour acheter des dragées afin de les revendre dans son magasin. Les époux refusent, arguant qu’ils ont déjà assez de revendeurs à Verdun. Tenace, Christal décide alors de produire ses propres dragées. Il achète une cuve de 5 kg, met en place son atelier dans sa petite boutique tout en longueur du centre-ville et se lance. Depuis, ce n’est pas deux, ni trois, mais cinq cuves qui s’entassent chez lui. Et de 5 kg de tonnage, il est passé à 80 kg pour les deux dernières. De quoi produire un gros volume de dragées. « Aujourd’hui, la dragée représente 50% de mon chiffre d’affaire, explique-t-il. J’imagine que cela a un impact sur les ventes de Braquier ! »

D’impact, Madame Bour n’en voit pas. « On n’a constaté aucune diminution de nos ventes, assure-t-elle. On ne produit pas le même produit : les dragées de Monsieur Christal sont de qualité nettement inférieure et les gens savent qu’une bonne dragée, cela se paye. » Lorsqu’ils ont découvert l’initiative du chocolatier, les propriétaires de la maison Braquier ont tout de même tenté d’empêcher l’utilisation de la mention « dragée de Verdun », sans succès. Depuis, ils l’ignorent superbement. Lui, un brin moqueur, se réjouit de la zizanie qu’il a semée.

Signe de son assurance, il exhibe un monumental obus en chocolat sur son comptoir. « Je sais qu’ils en fabriquent aussi, reconnait-il. Mais cela ne m’interdit pas d’en vendre plus grand et moins cher ! » Le missile de cacao n’a pas non plus la même signification pour les deux rivaux. Quand lui assume l’évocation de la Première Guerre mondiale (« Mon obus reprend trois symboles de la ville de Verdun : la Porte Chaussée, les dragées et l’obus, dont on trouve des dizaines de congénères dans la forêt »), Madame Bour écarte toute référence au conflit. L’obus Braquier, plus cher mais qui explose vraiment, « a été conçu avant 1870, raconte-t-elle. Il n’a rien à voir avec la Grande Guerre et heureusement, car l’inverse serait indécent. »

Le lien de la maison Braquier avec le premier conflit mondial est tout autre : lors de la bataille de Verdun en 1916, la fabrique familiale a été détruite par les bombardements. Le Léon Braquier de l’époque (chez les Braquier, on s’appelle Léon de père en fils) aurait alors décidé de rendre visite aux soldats sur le front et de leur distribuer des dragées. « On raconte qu’il leur a fait une promesse, rapporte Madame Bour. Si la France venait à remporter la victoire, il reconstruirait son usine et créerait une dragée spéciale. »

Cette dragée, baptisée « dragée républicaine », existe encore aujourd’hui. Un peu plus grosse que les autres, elle est un discret rappel du patriotisme jamais démenti des Braquier. Sous une couche de sucre, trois couleurs se superposent. L’aurez-vous deviné ? Il s’agit du bleu, du blanc et du rouge.

 

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Sur la route du huitième bataillon :

Commentaires

  1. J’ai acheté un obus Braquier pendant les vacances de la Toussaint pour une grande fête début novembre. Tout le monde était très excité mais il ‘a pas explosé. Nous nous sommes donc retrouvés avec 200g de chocolat, 150g de dragées et quelques gadgets pour avoir payé 85€. La maison mère a fait un « geste commercial » en nous envoyant 200g d’un mélange de dragées et autres bonbons … Je trouve que c’est se moquer du monde et je n’oublierai jamais la honte que j’ai eu avec un super cadeau qui s’est transformé en fiasco. Je les ai eu au téléphone et bien évidemment, ça n’arrive jamais sauf qu’au fil de la conversation, j’ai eu des « quand ça arrive, … » donc attention, ça n’explose pas tout le temps et au prix où ça coûte, il vaut mieux se poser la question …

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