Garde d'honneur de Notre-Dame-de-Lorette

A Lorette, les femmes exclues de la garde d’honneur

Le travail de mémoire est-il une affaire exclusivement masculine ? A la nécropole de Notre-Dame de Lorette, une femme s’est vue refuser le titre de garde d’honneur en raison de son sexe.

La guerre a toujours été réputée pour être une affaire d’hommes. Cent ans après le premier conflit mondial, certains aspects du travail de mémoire sont encore fermés aux femmes. Devant le mémorial de Notre-Dame de Lorette, deux hommes veillent sur les lieux : ce sont deux gardes d’honneur de cette nécropole gigantesque. La fonction – honorifique –  permet à des bénévoles d’assurer un service de garde du monument et de ses 40 000 tombes. Attachés à la mémoire et au passé de la région, ces gardes maintiennent le souvenir des morts pour la France, et principalement de ceux tombés sur la crête de Lorette en 14-18. Pour cela, il faut remplir trois conditions : être français, être majeur, et surtout, être un homme.

Ce qui me manque, c’est une paire de couilles

Carine Kumps a voulu braver les règles et a demandé à rejoindre la garde. Mais le titre n’étant pas ouvert aux représentantes de la gent féminine, elle doit se contenter d’un statut de simple adhérente. “Cela veut dire que je peux venir aux assemblées générales, mais seulement pour amener des tartes”, lâche-t-elle. Cette mère de famille est même allée contre l’avis de son père, lui qui est garde d’honneur, quand elle a decidé de faire sa demande. Passionnée par l’histoire de cette époque, la jeune femme explique que le mémorial a une résonance particulière avec le passé de ses aïeuls. Aussi souhaite-t-elle participer au travail de mémoire et à sa transmission.

Ce qui me manque, ce n’est pas la motivation, mais une paire de couilles”, explique-t-elle. “Ce n’est pas normal qu’ils ne me laissent pas rendre cet hommage. Même si, pour eux, il ne s’agit pas d’un hommage, puisqu’une femme ne peut pas honorer correctement.” Carine avoue qu’elle se doutait de l’échec de sa démarche. “Mon but, c’était surtout de faire bouger les choses. J’aimerais que les questions commencent à être posées.

Pas un travail pour les femmes

Mais pour Michel Haute, secrétaire général de l’association et président de la garde d’honneur, la question n’a pas lieu d’être. “Il n’y a jamais eu de femme garde d’honneur, les statuts ont été conçus comme ça”, explique-t-il. “Elles peuvent adhérer à l’association, mais pas devenir garde d’honneur.” Et il ne compte pas faire changer les choses tant qu’il sera en poste. “Ce n’est pas un travail pour les femmes”, argumente-t-il. “Je ne vois pas une femme monter la garde toute une journée. Et puis elles ont des enfants, et des problèmes que les hommes n’ont pas.” Le septuagénaire s’inquiète aussi des tenues vestimentaires féminines sur un lieu de deuil. “Cet été, il y avait déjà des étudiantes qui travaillaient en tant qu’agents de service, elles portaient des jupes à ras la culotte, et fumaient sans arrêt.

Pour l’instant, les votes en assemblée générale le confortent dans son refus d’ouvrir l’activité à l’autre sexe. Pourtant, sur le plateau de Lorette, les gardes d’honneur se montrent plutôt ouverts sur cette question: “il y a bien des femmes qui sont parties se battre en Centrafrique. Je ne vois pas pourquoi elles ne pourraient pas intégrer notre équipe,” s’étonne René, garde d’honneur depuis 55 ans. Derrière lui, Paul renchérit: “On serait bien contents de voir des femmes travailler parmi nous. Il n’y a aucune raison qu’on reste seulement entre bonhommes.

Michel Haute, lui, ironise: “Evidemment, ils aimeraient bien avoir des minettes avec eux.” En attendant que le niveau du débat s’élève quelque peu, certains suggèrent d’effacer le “Notre Dame” de Lorette, apparemment inapproprié.

bible

France – Allemagne : un match désormais amical

La réconciliation franco-allemande, fer de lance de la construction européenne, s’incarne tout à fait en Alsace. Dans la vallée de Munster, où Allemands et Français se sont livré des combats sans merci, la Première Guerre mondiale n’est plus qu’un lointain souvenir.

Malgré ses 84 ans, Friedrich Kolb galope avec nous sur les sentiers escarpés des Vosges, à quelques kilomètres du mémorial du Linge. Là même où sont tombés nombre de ses compatriotes il y a un siècle. « Des jeunes de 18 à 25 ans, pour la plupart des chasseurs alpins venus de Bavière », raconte-t-il en allemand, sa langue natale :

Originaire de Karlsruhe, « Fritz » est marié depuis trente ans à une Alsacienne, Hélène Kolb. Le couple s’est établi à Hohrodberg, une bourgade qui surplombe la vallée de Munster. Chez eux, un nombre incalculable de livres trône sur les étagères, où la langue de Molière le dispute à celle de Goethe. Un ménage franco-allemand comme il en existe beaucoup dans la région : les vieilles rancœurs appartiennent bel et bien au passé.

 Hélène et Friedrich Kolb

Hélène et Friedrich Kolb

Certes, on trouvera encore un ressentiment tenace chez quelques « anciens » comme on les appelle ici. Mais ils sont de plus en plus rares. Le temps a fait son œuvre : l’heure est à l’apaisement, voire à l’oubli. « Mes grands-parents ne me parlaient guère de 14–18. Quant à ma mère, ça ne lui évoquait pas grand chose », se souvient Hélène Kolb :

La frontière n’a jamais été aussi proche

Aujourd’hui, entendre parler allemand au détour d’une rue est chose courante : la frontière n’a jamais été aussi proche. « Les touristes allemands, c’est notre gagne-pain ; vous imaginez bien qu’on ne va pas cracher dessus », s’exclame un commerçant. La « réconciliation franco-allemande » est d’une telle évidence que le prêtre du coin, Jean-Louis Hug, ne prend pas la peine de l’évoquer à l’office, même en cette année de commémoration : « Les esprits ont mûri dans le bon sens. »

La religion reflète bien cette évolution des mentalités. Au couvent protestant de Hohrodberg, à l’heure du dîner, la tablée écoute en silence la prière que récite sœur Danielle. Commencée en français, elle se poursuit en allemand : ici, toutes les sœurs sont bilingues. L’une d’entre elles est même allemande. Et ça ne date pas d’hier : « Il y a trente ans, le pasteur faisait la messe en allemand », rappelle Hélène Kolb en feuilletant une Bible traduite dans les deux langues.

C’est que l’Alsace est profondément biculturelle, au point d’avoir une identité propre dont s’enorgueillissent ses habitants :

Plutôt que de traîner le boulet de son passé, la région va de l’avant : « Il y a le temps des larmes, et le temps de la mémoire », conclut Dominique Jardy, conservateur du musée du Linge.

 

 

une1

A Péronne, le carillon joue la chanson du siècle

Depuis 1926, le carillon de l’hôtel de ville de Péronne joue le thème de La Madelon, une chanson militaire composée début 1914. Tous les jours, à midi et 18h, le carillon joue la musique de  ce chant popularisé par les soldats de la Première Guerre mondiale. Péronne dans la Somme et Armentières dans le Nord sont les deux seules villes en France qui diffusent La Madelon quotidiennement. Reportage sous les combles de l’hôtel de ville pour capter le sonorités d’une mélodie centenaire.

Paroles

Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
« Aux Tourlourous » c’est le nom du cabaret.
La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l’appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n’est que Madelon mais pour nous c’est l’amour

Refrain :
Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n’est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l’on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu’on lui dise
Ce qu’on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu’on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon
On l’embrasse dans les coins. Elle dit « veux-tu finir… »
On s’figure que c’est l’autre, ça nous fait bien plaisir.

Refrain

Un caporal en képi de fantaisie
S’en fut trouver Madelon un beau matin
Et, fou d’amour, lui dit qu’elle était jolie
Et qu’il venait pour lui demander sa main
La Madelon, pas bête, en somme,
Lui répondit en souriant :
Et pourquoi prendrais-je un seul homme
Quand j’aime tout un régiment ?
Tes amis vont venir. Tu n’auras pas ma main
J’en ai bien trop besoin pour leur verser du vin

Refrain

Le café "l'Abri des pèlerins"

La résistance de « l’Abri des pèlerins »

La ferme du Thiaumont, un  lieu d’hébergement des ouvriers qui ont construit l’Ossuaire de Douaumont (nécropole inaugurée en 1932, afin d’offrir une sépulture décente aux soldats tombés à Verdun pendant la Guerre de 14-18), une aumônerie. Ce sont les nombreuses transformations que le café-restaurant « l’Abri des pèlerins » a connues depuis la Grande Guerre jusqu’à nos jours.

Situé sur le champ de bataille, il a une architecture anglo-normande avec des fenêtres guillotines, des murs en petites briques grises. A l’intérieur, les chaises et les tables disposées de façon rectangulaire. Tout est calme, aucune musique, même pas en fond sonore. Tout est fait pour ne pas troubler le sommeil des morts. Le nom de ce café-restaurant en dit long sur l’ambiance qui y règne. « Autrefois, il accueillait les pèlerins qui venaient sur les traces de leurs familles disparues », raconte la propriétaire Sylvaine Vaudron.

C’est comme si le vent de tranquillité et de recueillement du cimetière militaire soufflait jusque dans ce lieu.  On a l’impression d’y communier avec ces milliers de soldats couchés sous des croix blanches à quelques centaines de mètres de là.  De vieilles photos en noir et blanc du village de Douaumont sont accrochées aux murs. Au-dessus du bar, les drapeaux français, américain, allemand, italien, suisse et européen sont plantés dans un pot. Symbole et souvenirs du passage de citoyens du monde. Madame Vaudron tient à préserver la sérénité et le respect qui caractérisent ce lieu hautement historique et symbolique de la Première Guerre mondiale.

« Je préfère être ici qu’à Verdun. C’est très calme, on a les petits oiseaux qui nous réveillent le matin ; on n’a pas l’impression d’être dans un lieu triste. Le passé de Douaumont est très lourd, mais on est en même temps dans un cadre de vie unique. C’est empreint de beaucoup de recueil. Quand les gens viennent ici, ils sont calmes, on ressent un certain respect face à ce cimetière à ciel ouvert. C’est pour cette raison que dans le restaurant, nous ne mettons pas de musique. C’est une volonté personnelle de notre part pour que les gens, quand ils rentrent chez nous, continuent de réfléchir à ce qu’ils viennent de voir. Qu’ils se rendent compte de la fragilité du monde dans lequel nous vivons. »

Sylvaine Vaudron, propriétaire du café

Sylvaine Vaudron, propriétaire du café

Un village mort, huit habitants

Plus de dix ans que la famille Vaudron a quitté Domrémy-la-Pucelle, dans les Vosges, pour reprendre le restaurant. Il était géré auparavant par Marie-Claude Minmeister, maire de Douaumont, l’un des neuf villages dits « morts pour la France » et l’un des trois où il reste encore de la vie, malgré le nombre très réduit de ses habitants. Ils sont en effet huit personnes à habiter Douaumont : la famille de Sylvaine Vaudron et la famille d’Olivier Gérard, le directeur de l’Ossuaire. Dans quelques semaines ce sont les élections municipales. Scénario inimaginable, six électeurs devront voter pour six candidats. Résultat : on connait déjà la composition du futur conseil municipal de Douaumont.

Le frère de la propriétaire de « l’Abri des pèlerins », Richard Enrici, ne cache pas non plus son sentiment de vivre dans un village de moins de dix habitants. Il a longtemps vécu à Paris avant de rejoindre sa sœur à Douaumont, pour profiter « d’une vie tranquille loin des grandes villes. » Sa sœur se laisse aller dans le récit d’une expérience vécue avec sa petite-fille.

 « Je suis ravie d’être là, pour rien au monde je ne laisserais ma place. J’ai cinq petits-enfants. Quand ils viennent ils me disent « Mamy, tu viens ? On va aller voir la guerre. » Pour eux, c’est comme un jeu.  Un jour je me promenais avec ma petite fille de 8 ans qui ne savait pas encore bien lire. Elle me demandait ce qui était écrit sur les croix. Je lui ai expliqué que c’est le nom d’un soldat, et que c’est écrit « mort pour la France ». Elle a posé sa main sur le côté de la croix et fièrement, elle a répété « mort pour la France ». Elle est passée à la deuxième ligne, elle a remis la main, « mort pour la France ». Elle m’a fait toute la ligne comme ça, mais avec un tel respect que j’en étais émue. J’en ai encore des frissons. Elle est petite mais elle a compris qu’ils sont morts pour notre pays. »

 

de dos

Bad rAmance

Marcher sur la ligne de front pour rapporter, raconter, décrire, tel est notre objectif cette semaine. A travers les histoires des villages, les anecdotes des habitants, les souvenirs des anciens, on essaye de faire vivre la mémoire. Pas toujours facile quand on débarque à l’improviste dans les villages. Chaussez les godasses, on vous emmène dans les coulisses de notre reportage à Amance. 

9h13, arrivée à Amance. Le petit village a été massivement bombardé pendant la guerre, on parle de dizaines de milliers d’obus en quelques jours, il doit forcément en rester des traces. Premier réflexe, se rendre à la mairie pour présenter notre projet et essayer de trouver des interlocuteurs contemporains d’Edith Piaf.

Première déception, ici la mairie n’ouvre que le lundi et le jeudi entre 17 heures et 19 heures. Heureusement, Martine qui lit le désespoir sur notre visage nous vient en aide. « Prenez cette rue et sonnez à la deuxième maison sur votre droite, vous allez trouver quelqu’un pour vous parler. » Trois sonnettes et autant d’échecs plus tard on tombe un peu par hasard sur la doyenne du village : « la Marcelle ».

La nonantaine bien entamée, la voix tremblante et le débit saccadé, elle nous raconte que c’est grâce à Amance que Nancy a été sauvée. « Si on n’avait pas résisté, les Allemands auraient atteint la ville » raconte-t-elle, mais le prix à payer est lourd, « puisqu’une grande partie du village a été rasée ». La dame ne peut pas nous en dire plus, elle a besoin de temps pour rassembler ses souvenirs mais elle n’en a pas aujourd’hui entre la visite du médecin et le ménage qu’elle doit faire. Elle nous donne quand même un petit filon : « Continuez dans cette rue et sonnez dans dix numéros. »

On atterrit alors chez Geneviève Mortin qui a plusieurs ouvrages très bien documentés sur l’histoire du village. « Vous pouvez recopier si vous voulez, c’est très bien expliqué », nous dit-elle. Pour l’humain c’est encore raté. Heureusement, elle pense au dernier moment à un jeune agriculteur qui a retrouvé des restes d’obus et de douilles dans ses champs.

On part à la recherche de Yann Doridan qui nous donne finalement rendez-vous dans l’après-midi. Pas toujours évident de rencontrer les gens à l’improviste, une chance qu’il ait le temps de nous montrer ses trésors un peu plus tard. En attendant on décide de se rendre à la ferme de Jard, dont les propriétaires ont quelques uniformes de soldats. Pas de numéro pour les joindre, mais l’espoir de les trouver dans le coin.

« Revenez à l’heure des Chiffres et des lettres »

Une heure de marche, quelques flaques et vingt-sept vaches plus tard, on sonne. Puis on toque. Personne. Tant pis. Il est déjà temps de rejoindre le centre-ville. Retour à la case départ devant la fameuse mairie qui n’est donc toujours pas ouverte. Yann l’agriculteur nous amène dans son grenier et nous montre sa collection d’objets trouvés alors qu’il labourait. Les éclats d’obus ne ressemblent à rien et on n’est pas sûr que les douilles soient de la Première Guerre mondiale.

A défaut d’obus, on trouve des restes d’animaux non identifiés.

A défaut d’obus, on trouve des restes d’animaux non identifiés.

Cette nouvelle déception, c’est un peu notre lot quotidien. On croit qu’on va réussir à débarquer dans un village avec notre bonne bouille et notre volonté et qu’on racontera l’histoire du siècle. Mais pour le scoop, il faudra donc encore patienter. Le maraîcher nous redirige quand même vers une autre maison, celle de Jacques.

Rien de nouveau à l’Est, lui aussi a collectionné quelques obus dans sa jeunesse et nous répète que la ville a sauvé Nancy. Lui aussi nous indique une maison en contrebas dans laquelle habite quelqu’un de plus âgé qui pourra mieux nous parler de 14. Un dénivelé plus loin on se retrouve devant chez Paul Munier « qui fait la sieste », dixit son fils. Jean, avec son faux air de Chevènement, nous demande de revenir « à l’heure des Chiffres et des lettres », mais d’après lui c’est plutôt son frère ainé qu’il faut contacter. Il habite plus loin lui aussi, « mais pas à Amance. » Mince.

La journée se termine ou presque, avec un goût d’inachevé, le sentiment d’avoir rempli le contrat mais pas encore de l’avoir signé. Si on veut perpétuer le souvenir, raconter le passé et dans notre cas, d’une façon humaine, il faut du temps. Il n’en reste plus beaucoup aux fils et filles de. C’est pour ça que cette semaine on marche pour l’Histoire.

La vue depuis l’Eglise qui a été touchée pendant la guerre. Bonne journée en perspective.

La vue depuis l’Eglise qui a été touchée pendant la guerre. Bonne journée en perspective.

Le Christ des tranchées - Photo : François Hanscotte

À Neuve-Chapelle, comment mettre en images le « conte » du Christ des tranchées ?

Dans le cadre du projet « ligne de front », lancé par la communauté d’agglomération Béthune-Bruay, la vidéaste italienne Rossella Piccinno explorera, à partir de l’histoire du « christ des tranchées », le thème de la construction de la mémoire. Nous l’avons suivie à Neuve-Chapelle (62) sur les repérages de son film.

Rossella Piccinno - Christ Neuve-chapelle

C’est ici, en bordure d’un lotissement de Neuve-chapelle, qu’aurait été retrouvé le christ des tranchées après la Grande guerre.

Le Christ des tranchées, mythes et réalités

Quelle est la véritable histoire du Christ des tranchées ? On pense que le « cristo das trincheiras » a servi de soutien psychologique et religieux au corps expéditionnaire portugais stationné dans le secteur de Neuve-Chapelle pendant la guerre. Son rôle primordial pour le moral des troupes et sa valeur symbolique auraient, dans ce contexte, motivé la demande de l’Etat portugais que le « christ des tranchées » lui soit offert. Ainsi, depuis 1958, le « cristo das trincheiras » est exposé au monastère de Batalha, pour commémorer l’engagement de l’armée portugaise dans le conflit mondial.

Mais aucune photo n’a été retrouvée du fameux Christ effectivement positionné à l’intérieur d’une tranchée. Sur les seules photos dont on dispose, aucun soldat portugais n’apparaît. Pendant ses recherches pour la préparation de son film, Rossella Piccinno s’est mise à douter. Avec un historien local, elle a tenté de retrouver l’emplacement exact où la statue mutilée a été prise en photo juste après la guerre. « On est allés sur les lieux avec la carte, mais s’il a été retrouvé là, ça colle pas, parce que c’est le côté qui était occupé par les Allemands. S’il était côté portugais, il aurait se trouver là [50 mètres plus loin, vers le centre du bourg]. »

Pour l’instant, le mystère du Christ des tranchées reste entier.

 

Calvaire Neuve-chapelle

De 1918 à 1958, on pouvait voir le Christ des tranchées en lieu et place de ce calvaire, à quelques dizaines de mètres de la place du village de Neuve-Chapelle.

 

terre et obus ©VRT-LiesWillaert

La Grande Guerre cartonne à la télé flamande

« On ne voulait pas raconter l’histoire de la Première Guerre Mondiale. C’était hors de question. » Ed Vanderweyden, scénariste principal de la série In Vlaamse Velden (Dans les champs flamands), assume la contradiction. « La guerre était un canevas, pas une fin en soi. On voulait parler de l’histoire d’une famille avant tout. » Et pourtant, c’est bien un programme de prime-time sur la Première Guerre mondiale qui explose tous les scores dans la moitié nord de la Belgique.

Avec l’horreur des tranchées en toile de fond, la série suit la famille Boesman durant les quatre années du conflit. Cinq personnages principaux – « dont aucun de sympathique » ajoute Ed Vanderweyden – qui survivent, grandissent et se déchirent entre 1914 et 1918. Le scénariste est particulièrement fier du travail d’écriture des personnages et des arcs narratifs. « Le public accroche parce qu’il peut ressentir de l’empathie pour les personnages. Ils sont tous très humains. On comprend leurs actions, leurs projets, leurs pensées. Cela rapproche les téléspectateurs d’un sujet lointain. »

©VRT-LiesWillaert

©VRT LiesWillaert

Au total, deux ans de préparation et deux ans d’écriture ont été nécessaires à l’élaboration de la série. En collaboration avec le musée In Flanders Fields à Ypres, les scénaristes ont veillé au respect de la cohérence historique, vérifiant « systématiquement la conformité de chaque événement et de chaque endroit », précise Ed Vanderweyden.

Pari réussi. VRT, l’organisme de télévision et radio publique flamande, annonce des parts de marché frôlant le plus souvent les 60%. En moyenne, 1,7 millions de téléspectateurs se réunissent le dimanche soir pour suivre la famille Boesman. Un score énorme pour la chaîne publique Één, et surtout pour une série historique.

De Nieuport à Ypres, les Flamands venus sur la ligne de front font preuve d’enthousiasme. Chaque promeneur rencontré suit la série, avec plus ou moins de fidélité.

 A l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, ce zoom sur la Flandre-occidentale est plutôt bien accueilli par les autorités locales. La série attire de nombreux curieux, venus des quatre coins de la Flandre. L’office de tourisme de Furnes organise le 15 mars une journée de rencontre avec la production et les acteurs et espère accueillir plusieurs milliers de personnes.

 

Drapeaux et cahiers d’or : le cimetière de Bois Belleau célèbre la coopération franco-américaine lors de la Grande Guerre.

La mémoire du plus fort

A 25 km de distance, deux cimetières militaires américains se font face. L’un, à Bois Belleau rend hommage à 2 289 soldats tombés lors de la Grande Guerre. L’autre, à Seringes-et-Nesles, à 6 012 combattants. Le nombre de stèles est trompeur : dans cette bataille de la mémoire, Bois Belleau l’emporte. La raison ? Le lieu signe la naissance du Marines moderne.

« Impressive. » « Beautiful. » « No Words. » Sur le carnet d’or du mémorial de Bois Belleau, des mots anglais couvrent les pages. Le site est le deuxième cimetière américain le plus visité de l’Hexagone : 40 000 visiteurs par an, dont 10 à 15 000 Américains, en provenance du Texas, de Californie, ou encore de Pennsylvanie. Chaque jour, David Atkinson, directeur du lieu, renoue avec sa langue natale. « Les ¾ des Américains qui s’arrêtent ici ont une histoire personnelle en lien avec les Marines. Belleau est très connu aux Etats-Unis, beaucoup de rues en portent le nom. » La célébrité de ce village de 139 habitants outre-Atlantique n’est pas anodine. En juin 1918, une bataille symbolique s’est déroulée dans ce bois de 100 hectares. La 2e Division américaine, menée par la 4e Brigade de Marines, y a délogé les forces allemandes, après 20 jours de combats. Le lieu ne comportait cependant aucune valeur stratégique pour les Alliés.

A moins de vingt minutes de là, le cimetière de Oise-Aisne, à Seringes-et-Nesles, ne bénéficie pas de la même notoriété. En nombre de sépultures, il est le deuxième plus important mémorial américain de la Première Guerre mondiale. Pourtant, seules 3 000 personnes visitent le site chaque année. Si ces chiffres sont à prendre avec prudence, le personnel ne recensant pas la fréquentation du cimetière – un système de comptage devrait être installé l’année prochaine – Nathalie Le Barbier, assistante du surintendant, estime que parmi ces visiteurs, 500 sont originaires des Etats-Unis. Paradoxe : les batailles qui s’y sont déroulées de mai à octobre 1918, ont été décisives, permettant aux forces alliées de repousser l’offensive allemande sur Paris. Dix-sept divisions américaines étaient engagées sur ce front, et 67 000 soldats y sont morts.

Les légendes des Marines

Cette différence de traitement dans la mémoire des combattants américains n’est pas un secret. David Atkinson le reconnaît : « la légende de Bois Belleau tient à la présence des Marines ». Malgré l’interdiction de l’armée américaine, ils emmenaient des journalistes sur le front. Confrontés à la censure militaire, ceux-ci relatèrent donc les exploits de ces soldats, indépendants de l’US Army. Comprenant très vite l’importance de la presse dans la mentalité américaine, ce corps qu’aucun président des Etats-Unis ne peut dissoudre depuis une loi de 1952, a médiatisé son engagement sur le front français à grand renfort d’affiches et d’articles.« Les Marines ont réussi à monopoliser l’attention », souligne Nathalie Le Barbier.

Le 6 juin 1918, près de 5 000 Marines sont tombés au Bois Belleau. A cette date, il s’agit du jour le plus meurtrier pour ce corps militaire depuis sa création en 1775.

Le 6 juin 1918, près de 5 000 Marines sont tombés au Bois Belleau. A cette date, il s’agit du jour le plus meurtrier pour ce corps militaire depuis sa création en 1775.

Les conséquences de la bataille de Bois Belleau sont encore actuelles. Des mythes perdurent. Lorsqu’un Marines se rend à Belleau, il se recueille sur ces stèles blanches, disposées de manière symétrique ; pénètre dans la chapelle où 1 060 noms de soldats portés disparus couvrent les murs. Et se rend à la « fontaine du bouledogue », située dans une cour privée du village. Là, un filet d’eau jaillit d’une tête de chien en bronze, datant du XVIIIe siècle. La légende raconte que les Marines déployés dans le bois s’y seraient arrêtés pour se désaltérer. Depuis, chaque militaire recueille cette eau aux vertus miraculeuses : années de vies supplémentaires, promotion à venir. Or, les combats ont eu lieu à 1 km de la fontaine, et rien ne prouve qu’un soldat américain ait pu pénétrer dans le village en 1918. Mais la réalité historique peine parfois à se hisser à la hauteur du symbole.

Memorial Day : honneur à Belleau

Le 25 mai prochain, le cimetière de Belleau recevra, comme chaque année, près de 3 000 personnes. En ce jour de Memorial Day, les limousines noires défileront, apportant leur lot d’ambassadeurs américains, d’orchestre des Marines venus tout droit de Washington, voire même un secrétaire d’Etat. Jour de commémoration en mémoire de tous les Américains tombés au combat, les Marines de Belleau seront à l’honneur. A Seringes-et-Nesles, on attend plutôt des préfets et des élus locaux, pour un vin d’honneur dont le budget a été fixé à 1 000 euros. « La cérémonie a lieu à 15 heures. Comme celle de Belleau est prévue à 9 heures, nous aurons forcément moins de monde », prédit en souriant Nathalie Le Barbier.

L’uniformité des stèles masque une myriade d’histoires personnelles.

L’uniformité des stèles masque une myriade d’histoires personnelles.

Malgré cette bataille de chiffres, ces deux lieux entretiennent de fortes similitudes. Si chaque stèle se ressemble, les noms des soldats, gravés sur un blanc immaculé, recèlent de véritables histoires. Comme celle de Foster Decorah. « Cet Indien d’Amérique s’est engagé lors de la Grande Guerre avec ses deux fils de 16 et 18 ans. Il souhaitait être reconnu dans sa citoyenneté américaine au retour du front. Mais il est mort sous les balles en août 1918 », raconte Nathalie Le Barbier. Dans le désordre du combat, ses enfants n’ont pas réussi à retrouver son corps et, de retour aux Etats-Unis, ont continué à chercher sa dépouille pour l’inhumer avec les honneurs indiens. Une chaîne de solidarité s’est alors mise en place. En 1983, une association retrouve l’emplacement du corps à Seringes-et-Nesles : une cérémonie tribale est organisée dans ce cimetière, en compagnie des descendants du soldat. A chaque stèle sa légende.