Dominique Jardy, conservateur du Musée du Linge. Le mémorial est en pleine rénovation en vue du centenaire. L'occasion de repenser le travail de mémoire.

Le musée du Linge, la mémoire à vif

 Le musée du Linge, tenu bénévolement depuis plus de quarante ans, commémore la terrible bataille de montagne de 1915. Ceux qui le gèrent avec passion invoquent un devoir de mémoire essentiel. Au détriment parfois du recul de l’historien…

Au promeneur qui emprunte le chemin de Grande randonnée 532, un panneau au bord du sentier vient annoncer l’entrée dans la zone du collet du Linge par une indication solennelle : « Zone de recueillement ». C’est qu’ici, à près de 1000 mètres d’altitude à l’été 1915, des milliers de jeunes soldats français et allemands sont tombés en l’espace de quelques jours à peine. On s’en souvient aujourd’hui comme de l’une des batailles les plus intenses de la guerre. Ici en Alsace, son évocation suffit souvent à provoquer, aujourd’hui encore, des soupirs douloureux.

Zone oubliée pendant des décennies, elle a été redécouverte par un promeneur, Armand Durlewanger, à l’aube des années 1970. Des rénovations ont été effectuées au fil du temps pour mettre en valeur les nombreux vestiges qui jonchent encore le massif. Un musée a été installé à flanc de colline. Au fil des ans, il s’est agrandi, rénové. Aujourd’hui, il accueille près de 50 000 visiteurs par an. Un travail colossal pour la cinquantaine de bénévoles qui le gèrent. Pour ces derniers, dont la plupart sont membres d’associations d’anciens combattants, il s’agit d’abord d’un devoir de mémoire.

Juste devant le musée, une stèle vient commémorer les 10 000 morts français tombés au Linge. « C’est la première grosse erreur historique », grommelle l’historien Florian Hensel. « Aujourd’hui, les historiens estiment le nombre de morts français au Linge à environs 5000 ! Mais ici, il n’est pas question de remettre cela en cause. » Selon lui, les approximations sont fréquentes dans le musée ; surtout, le musée ferait preuve d’un patriotisme exacerbé, encore aujourd’hui. En exaltant, sur les panneaux explicatifs, les « héros » français, il est vrai qu’il entretient le mythe du vaillant chasseur alpin français, au détriment de la vérité historique. « Ce musée, c’est un musée couleur bleu chasseur », regrette l’historien.

Il faut dire qu’en Alsace, la mémoire a une saveur particulière. Roland Bodo, vice-président du Mémorial du Linge et membre actif de l’association patriotique du Souvenir français, explique : « Vous ne pouvez pas comparer ce qui s’est passé en France en 14-18 et ce qui est arrivé en Alsace. Il ne faut pas oublier que les soldats se battaient ici pour que la région redevienne française. Ce que voulaient les alsaciens. » Cela est souvent contesté par les historiens (on aurait compté à vrai dire très peu de francophiles parmi les alsaciens), mais peu importe : cette mémoire est revendiquée avec force dans la région. Peut-être plus qu’ailleurs. « Un drapeau allemand aux côtés d’un drapeau français, c’est possible à Verdun, pas au Linge. C’est impensable. Il faut bien voir que ce qu’on commémore au Linge, c’est le retour des alsaciens dans le giron français. Ce ne serait pas compris si on pleurait les morts français sous un drapeau allemand. »

Les bénévoles du Linge sont presque tous d’anciens combattants. La réalité des combats est ancrée en eux. Alors, dans une région à l’histoire si particulière, les choses avancent lentement. « Mais il y a des évolutions », précise Dominique Jardy, conservateur au Mémorial du Linge. Effectivement, après quelques polémiques et beaucoup de reculades, le mémorial change peu à peu ses pancartes d’information au sein du musée, jugées trop francophiles. « Mais tout cela prend du temps. Des nouveaux bénévoles arrivent à l’association et cela est bénéfique. » Pourtant, Dominique Jardy reconnaît sans langue de bois qu’il « reste quand même un esprit très franchouillard dans la région. Cela dit, la France aussi est dans cet esprit. Nous sommes un pays très commémoratif. Le 11 novembre, nous fêtons encore la victoire française sur les Allemands, plus que la paix elle-même. Ça donne à penser … »

En Alsace plus qu’ailleurs peut-être, la bataille entre histoire et mémoire n’est pas près de s’apaiser.

DSC_0644 Bruno Journée, musicien et chanteur accompagne Dominique Guibbert avec sa guitare.

Soirée féministe à l’Abri-Mémoire 14-18 à Uffholtz

Au pied du Hartmannswillerkopf se trouve l’Abri-Mémoire d’Uffholtz. C’est un vrai lieu de vie. Au milieu des rappels historiques de la Première Guerre mondiale, des concerts sont organisés. Vendredi 7 mars, c’est Dominique Guibbert qui a occupé l’espace avec une pièce féministe et drôle.

Dominique Gibbert raconte son engagement féministe.

Dominique Guibbert raconte son engagement féministe.

Le musicien Bruno Journée et Isabelle Ruiz répètent le spectacle du soir.

Le musicien Bruno Journée et Isabelle Ruiz répètent le spectacle du soir.

En lisière de bois, la carrière de la Botte permettait notamment aux Allemands de surveiller les activités des soldats français. Désormais, elle est un lieu de paix et d'histoire.

Carrière de la Botte, soixante pieds sous guerre

Dans une autre vie, Bruno De Saedeleer était cadre chez Continental. Désormais président de l’association Sauvegarde du Patrimoine de Thiescourt, il s’efforce de redonner vie à un site exceptionnel, celui des souterrains de la Botte, à Cannectancourt.

On le distingue de la quarantaine de membres de son association à sa canne, dont il ne se sépare jamais lorsqu’il revêt son rôle de soldat de la Grande Guerre, ainsi qu’à sa baïonnette. S’il répugne à s’encombrer d’une arme, Bruno De Saedeleer  ne voit en revanche aucun inconvénient à mettre un fusil, neutralisé au préalable, dans les bras d’un adolescent lors de ses interventions scolaires. La guerre ? Pour en parler, inutile de la regarder au travers d’une vitrine : il faut la vivre… ou presque !

Pour parler des conditions de vie des soldats pendant la Première Guerre mondiale, Bruno De Saedeleer n'hésite pas à revêtir son uniforme de poilu. En 10 ans, il a reçu en tout entre 7000 et 8000 euros de subventions pour financer son projet.  Photo: Bruno de Saedeleer

Pour parler des conditions de vie des soldats pendant la Première Guerre mondiale, Bruno De Saedeleer n’hésite pas à revêtir son uniforme de poilu. Photo : Bruno de Saedeleer

Depuis 2003, Bruno De Saedeleer s’attache à réhabiliter les souterrains de la carrière de la Botte, creusés par les soldats allemands à partir de 1916. Il explique s’être s’intéressé  très tôt à l’histoire souterraine : « A l’âge de 8 ans, alors que ma mère me croyait au catéchisme, j’étais déjà dans les carrières ! »

Traverser tout le bois sous la terre

Il y a de quoi faire : depuis 2003, aidé d’amis et membres de l’association, Bruno De Saedeleer a déjà déblayé plus de 3,5 kilomètres de galeries. Un travail pharaonique, d’autant que celui-ci met un point d’honneur à ce qu’absolument tout ce qui est dans la carrière reste dans son jus. Pas de béton, pas d’engin à moteur : ici, tout est d’époque.  Les proportions d’autrefois sont respectées, on débouche tout à la main, et on remet des poteaux uniquement là ou il y en avait en 1916, sans quoi on s’abstient. Quant au montant des subventions octroyées par la commune pour l’aider dans son projet, il s’élève à 153 euros par an.

IMG_3152

Ici, l’accent est mis sur la réconciliation entre les deux nations. Les reliques françaises côtoient celles qu’ont laissées les soldats allemands.

Armé d’une puissante lampe torche, Bruno De Saedeleer avance avec aisance dans les galeries labyrinthiques de la carrière. Derrière lui, ses invités admirent les images dessinées à la flamme d’une bougie d’un officier et de son aide de camp. Le premier a tracé au plafond les contours d’un ange, mais certains y voient plutôt une figure de soldat. « Parfois, deux hypothèses s’affrontent ; c’est cela qui est intéressant, en histoire ! », pense Bruno De Saedeleer tout haut. Chacun y va de son interprétation, croit avoir remarqué un détail nouveau. Dans l’autre pièce,  son second a esquissé les lignes d’une belle femme nue.

Dans le viseur, la réconciliation franco-allemande

Dans la carrière, on change plusieurs fois de niveau géologique. Quelques racines d’arbres ont réussi l’exploit de se frayer un chemin à dix-huit mètres sous la terre. Dans les boyaux de la carrière, reliques françaises et allemandes retrouvées sont volontairement mises en commun. « Ici, on n’a pas le droit de dire boche ! », précise une jeune bénévole. Lors des reconstitutions pour le public, Bruno De Saedeleer tient à ce que les membres de l’association soient habillés à parts égales en soldats français et allemands. « D’ailleurs on ne fait pas de reconstitutions de bataille, pas de guéguerres ! », indique le président de Sauvegarde du Patrimoine, qui a déjà passé la nuit dans une cagna [en argot militaire, une cagna désigne un abri créé dans une tranchée afin de servir de lieu de repos pour les combattants], pour se faire une idée des réelles conditions de vie des soldats.

« Il faut sortir les objets, pas les laisser dans des placards ! » affirme Bruno De Saedeleer. La galerie est privée, mais cinq propriétaires ont choisi de lui faire confiance, en lui laissant la possibilité de découvrir et de faire redécouvrir les souterrains. A son tour, il entend bien faire confiance à ses visiteurs. Tout les objets et vestiges de la guerre retrouvés sont prêtés, montrés, utilisés. Tout, sauf sacralisés. Le président de l’association n’est pas collectionneur. « J’ai eu des collectionneurs dans l’association, mais ils ne sont pas restés longtemps ! », s’amuse-t-il en mesurant l’écart de leurs vues. Loin de les garder pour lui, Bruno De Saedeleer s’est donné pour mission de mettre la carrière de la Botte à la disposition d’un public le plus large possible. En les investissant à nouveau, pour ranimer ses histoires de front et d’arrière-front, ses chansons de poilus. En un mot, sa vie.

Sa passion pour l’Histoire l’a conduit à entamer ce projet, auquel il consacre une cinquantaine d’heures par semaine.

Sa passion pour l’histoire l’a conduit à entamer ce projet, auquel il consacre une cinquantaine d’heures par semaine.

Soyécourt_Denis_Robbit

Une carte postale envoyée au paradis

A 87 ans, Denis Robbit est passionné par les cartes postales d’époque. Avec son fils, il a retrouvé une lettre annonçant la naissance de la doyenne du village.

« On tient toujours quelque chose de son père ». C’est ainsi que Denis Robbit  explique la passion de son fils, Sébastien, pour les cartes postales datant de la Première Guerre mondiale. Sébastien achète des cartes postales d’époque sur des sites de ventes entre particuliers et les collectionne. Denis Robbit, lui, les range minutieusement dans un album photo. Certaines existent en double, d’autres sont datées. « Le mieux, c’est quand il y a quelque chose d’écrit au dos de la carte », s’enthousiasme le vieil homme. Achetées entre 15 et 30 euros, elles permettent d’identifier les soldats et les civils morts à Soyécourt.

La lettre annonçant la naissance d'Emilie a été retrouvée par Denis Robbit.


La lettre annonçant la naissance d’Emilie a été retrouvée par Denis Robbit.

Le petit village de 200 habitants a été totalement abandonné pendant la guerre : tous les habitants sont partis et les ronces ont remplacé les habitations. « Quand ils sont revenus, ils étaient perdus », se souvient Denis Robbit. S’il vit à Soyécourt depuis son plus jeune âge, le vieil homme n’a pour autant pas vécu la guerre. Mais s’il raconte aussi bien ce qu’il s’est passé dans son village, c’est grâce à sa mère, qui faisait partie de ceux qui ont fuit Soyécourt… Mais aussi grâce à une vieille habitante du village, Emilie, née en 1921. « Tout ce qu’on savait de cette époque, c’est cette dame qui nous l’a dit. Elle a été le dernier témoin », explique-t-il.

En recherchant des cartes sur Internet, Denis Robbit et son fils ont découvert un trésor : une carte de l’époque annonçant la naissance d’Emilie, écrite par son père. Ravi de sa découverte, Denis Robbit voulait offrir cette carte à la dernière témoin du village pour son anniversaire, mi-mars. La vie en a décidé autrement : Emilie est décédée cette semaine et n’a pu recevoir la carte des mains du passionné. Denis Robbit la lui a cependant apporté lors de son enterrement. « La dernière témoin du village est partie, et après nous, on n’en parlera plus », déplore-t-il.

Les lunettes posées sur le bout de son nez, un sourire en coin, le vieil homme est rassuré que son fils soit encore là, animé par la passion :  « Mon fils, c’est pas qu’il est fou avec ça, mais presque ! »

Denis Robbit

Denis Robbit

Niveau camouflage Bourquin n’a rien à envier aux Poilus

Toute l’encyclopédie dans un Bourquin

Mauvais élève, étudiant en géologie, éducateur spécialisé pour jeunes délinquants… Jacques Bourquin est peu enclin à raconter sa vie. Et surtout à la faire comprendre. Mais quand il s’agit de la Première Guerre mondiale, sa langue se délie et il bombarde son savoir. Long comme sa barbe. 

L’homme est bourru, austère et visiblement pas de très bonne humeur. Difficile de lui en vouloir, notre convoi a vingt bonnes minutes de retard et il était impossible de le prévenir, il n’a pas de téléphone portable. Il est 10h15 et Jacques Bourquin, président de l’association Guerre en Vosges trouve que ça fait tard.

« Je voulais vous retrouver à 8h00 ce matin, on a plein de choses à faire. » Devant notre silence coupable il ajoute : « Vous avez fait la fête hier soir ? » Quand on lui explique qu’on a consacré une partie de la nuit à écrire nos articles, il ne fait même plus gaffe. Les excuses il les connaît : il a passé la majeure partie de sa vie en tant qu’éducateur spécialisé avec des jeunes délinquants.

Le reste du temps et aujourd’hui encore, il a préféré faire les choses à la marge, à sa façon, sans essayer d’embêter personne mais en emmerdant pas mal de monde. Mai 68 ? Il était « du côté de ceux qui prenaient les pavés » parce qu’il « méprisait ces bourgeois qui devenaient des révolutionnaires trotskistes en 48 heures » et ne voulait pas défiler à leurs côtés. Alors il attend seul dans la cour, tous les jours, pour monter dans la classe avec le professeur et préparer son bac qu’il obtient avec la mention « a fait d’énormes progrès en aéromodélisme ».

L’ancien étudiant en Géologie connaît la région comme sa poche

L’ancien étudiant en Géologie connaît la région comme sa poche.

Echange de cartouches à la récré

Il abandonne ses études de géologie pour devenir pion et c’est la révélation : « je veux m’occuper de gosses. » Il reprend alors des études d’histoire sociale et passe son diplôme d’éducateur spécialisé pendant qu’il s’installe avec sa compagne. Ils vivent deux ans ainsi sans être mariés. La belle grand-mère n’adhère pas à cette vision progressiste du couple et déshérite sa petite fille, mais les futurs époux s’en fichent pas mal. « C’est uniquement quand on a été sûrs de nous qu’on s’est passé la bague au doigt », raconte-t-il.

Des années plus tard ils sont toujours ensemble et sont très occupés, chacun avec sa passion. « La broderie pour ma femme, et moi… » Il ne finit pas sa phrase et laisse les nombreux objets, uniformes et autres armes de la Première Guerre qui se trouvent dans son musée parler pour lui.

Guerre en Vosges

C’était inévitable de toute façon, « quand on grandi ici, dans les cours de récré on ne s’échange pas des billes ou des cartes, mais des cartouches » récupérées sur les champs de bataille. Si les champs s’étendent sur des centaines d’hectares, les batailles de Jacques Bourquin couvrent une multitude de sujets.

Incollable sur le déroulement des combats et les unités présentes sur les lignes vosgiennes, le sexagénaire n’est pas du genre à rester le nez dans les bouquins. Depuis 4 ans, il préside l’association Guerre en Vosges (AGeV) qui organise conférences, visites des zones de combat et qui possède même un « musée » ; mais le terme ne lui plait pas trop. L’association a pour emblème des feuilles de houx et de châtaigniers : « la châtaigne est une référence aux troupes corses et niçoises qui ont combattu. Le houx, c’est parce que les Allemands en plantaient sur leur tombe. »

Privilège de journaliste : Jacques Bourquin nous ouvre les archives du musée

Jacques Bourquin nous a ouvert les archives du musée.

 

« Double nationalité »

Les Allemands… Un thème que Jacques Bourquin prend très à cœur : « tant qu’on continuera à célébrer la victoire, on continuera à exclure les perdants. C’est ridicule aujourd’hui, alors qu’on parle d’Europe depuis déjà longtemps. » Il s’énerve : « Et les Alsaciens qui ont combattu sous uniforme allemand alors ? On ne peut pas dire qu’ils sont morts pour la France. » Il possède d’ailleurs, sur la plaque d’immatriculation de sa voiture, à la fois les numéros des Vosges et du Bas-Rhin. Amusé : « C’est un peu comme si j’avais la double nationalité. »

C’est au Centre d’interprétation et de documentation, situé à Pierre-Percée, que Jacques Bourquin et l’AGeV présentent leur vision de la guerre : celle de leur région et sans nationalisme. Des armes, bien sûr, mais aussi des mannequins habillés avec les tenues de combat ou des reconstitutions en figurines.

La fierté de Jacques Bourquin c’est ce « petit bijou » qu’il a réussi à obtenir : « des cartes de l’état-major français qui datent de 1918 et qui permettent de connaître toutes les positions françaises et allemandes à la fin de la guerre. » En plus de leur intérêt pour les chercheurs, ces cartes sont très utiles pour situer les anciens postes de combat ou les anciennes voies ferrées lors des visites. Visites au cours desquelles sa connaissance encyclopédique ne permet pas de cacher son émotion lorsqu’il décrit les lieux des massacres : « vous êtes dans un endroit où toute la misère du monde a transité ».

Du haut du Hartmannswillerkopf, on découvre toutes les plaines d’Alsace et même allemandes si le temps le permet.

« Je marche dans les pas des poilus et des soldats allemands »

Pour beaucoup, Hartmannswillerkopf est un lieu inconnu au nom imprononçable. A l’époque, les journalistes l’ont même renommé la montagne du Vieil-Armand. Mais pour Gilbert Wagner, cette montagne « mangeuse d’hommes » fait partie de sa vie. Là où sont morts 30 000 soldats, le petit Gilbert naissait.

Aujourd’hui, Gilbert Wagner est président de la section AEI du Comité national du Hartmannswillerkopf.

Aujourd’hui,Gilbert Wagner est président de la section AEI du Comité national du Hartmannswillerkopf.

Quel est votre premier souvenir du Hartmannswillerkopf ?

Qui n’a pas joué dans les tranchées étant gamin ? On n’avait pas conscience du danger. À l’époque, tout le monde allait dans les anciens champs de bataille pour ramasser des trophées. On retrouvait souvent des obus qui traînaient par terre. Un jour, j’ai vu de la rouille, j’ai cru que c’était du sang.

D’ou vient votre intérêt pour le Hartmannswillerkopf ?

Si j’avais habité à Verdun, ça aurait sûrement été Verdun. Mais j’habite ici. Je suis né à 20 km de la montagne, à Burnhaupt. De là, on voit le Hartmannswillerkopf. La montagne a toujours fait partie de mon paysage. Lors des fêtes de famille, j’écoutais le frère de mon grand-père évoquer la GrandeGguerre. Le hasard a voulu qu’il se batte au Hartmannswillerkopf, du côté français. J’étais trop petit pour comprendre. Ensuite, je me suis marié et là encore l’histoire de la bataille du Hartmannswillerkopf est venue à moi. Dans le grenier de ma belle-famille, j’ai trouvé des documents du grand-père de mon épouse. Lui était allemand et s’est aussi battu là-bas.

Vous n’êtes pas historien, d’où viennent vos connaissances sur le sujet ?

J’ai connu beaucoup de poilus et d’anciens soldats allemands qui ont vécu la bataille du Hartmannswillerkopf. C’est avec eux que j’ai appris. Ceux qui ont vecu la guerre vous racontent l’histoire de façon beaucoup plus émouvante. Même si les vétérans ne racontaient pas toujours la vérité, petit à petit j’ai voulu en savoir plus.

Quelle histoire vous a le plus frappé ?

C’était l’histoire d’un soldat français, Monsieur Grumblatt, chasseur alpin. Un jour, il est parti chercher de la nourriture pour ses copains. À son retour, il faisait nuit. Il s’est perdu dans les tranchées allemandes. Avec ses bidons de pinard et de soupe, il s’est caché dans un coin. Les Allemands l’ont trouvé à moitié gelé. Les Allemands ont pris tous ce qu’il avait à manger et l’ont ramené chez les Français, car eux-mêmes n’avaient rien à manger. Cette anecdote est significative. Les Allemands ne l’ont même pas gardé prisonnier.

Que représente pour vous le Hartmannswillerkopf ?

C’est ma deuxième vie. Maintenant, j’habite au pied de la montagne à Jundholtz. Quand je me réveille, je le vois et quand je m’endors, je le vois aussi. Quand je travaillais comme technicien mécanique dans une usine Peugeot, mes samedis étaient consacré au Hartmannswillerkopf. Sans le  » Hartmann « , j’aurai une autre vie. Ça m’occupe beaucoup l’esprit.

Que ressentez-vous quand vous montez là-haut ?

Deux choses totalement différentes. Quand je suis avec d’autres personnes, je discute, je leur explique l’histoire. Mais quand je suis seul, je sens autour de moi une présence. Pour moi, les soldats sont encore là. Je marche dans les pas des poilus et des soldats allemands. Je réfléchis à leur quotidien. Le soir, quand notre travail de restauration est terminé, on rentre chez nous, on prend une bonne douche, on se met sur le divan et on regarde la télé. A l’époque, ce n’était pas possible. Les soldats ont passé leurs nuits là-haut, ils avaient froids. Certains passaient la nuit dans des souterrains, ou dans un petit abri. Les autres se couchaient dans les tranchées.

Que représente pour vous le centenaire de la Grande Guerre ?

C’est comme l’anniversaire d’un membre de la famille, qui devient centenaire. J’ai la chance de vivre ça. Maintenant, j’espère que cet esprit de paix et de fraternité qui existe entre la France et l’Allemagne perdurera.

Des couronnes de coquelicots à l'intérieur du mémorial de la Porte de Menin, où se tient chaque soir la cérémonie du Last Post

The Last Post, le chant du clairon

Ce soir, nous attendons le début du Last Post, cette cérémonie militaire en hommage aux morts tombés pour sauver la Belgique. Elle a lieu tous les soirs depuis 1928. Concert de recueillement et lieu de pèlerinage pour de nombreux Britanniques.

Dans l’imposant mémorial de la Porte de Menin à Ypres consacré aux soldats du Commonwealth disparus dans les sanglantes batailles du Saillant d’Ypres, les gens se pressent. Têtes blondes anglaises de dix ans se disputent les meilleures places avec d’innombrables chevelures grisonnantes.

 

« Je n’ai jamais vu autant de monde. Il doit y avoir au moins vingt bus d’Anglais. Ça doit être à cause du centenaire », souffle Alain Cousin, un ancien de la Légion étrangère, aujourd’hui membre des Anciens combattants et du Souvenir français. L’homme aux traits burinés et au regard rieur passe trois à quatre fois par semaine écouter le Last Post. Sa femme, une flamande, prend les photos officielles du site internet.

« Je viens pour qu’il y ait quelqu’un qui pense à eux », explique le militaire retraité en montrant du doigt les 54 896 noms gravés sur les murs. « Vous voyez ces noms sur les murs, ce sont des soldats morts sans tombe, sans cérémonie, sans proche. Parfois des gens viennent, lisent les noms et se mettent à pleurer. Ils ont retrouvé un frère, un père ou un grand-père perdu. »

Les cinq joueurs de clairons, qui s’étaient cachés derrière le pont, s’avancent. La foule s’écarte pour les laisser passer. Les enfants rient à leur passage et les adolescents sont vissés à l’option vidéo de leurs téléphones portables.

Installés sous l’arche, les cinq musiciens en imposent. Leur seule présence fait taire le brouhaha. Dans la porte de Menin où le moindre pas s’entend comme une troupe de mille hommes, il n’y a plus un bruit. La musique broie le cœur. Un air digne et militaire à réveiller les morts. Une violoniste attrape le silence au vol, avant que tambours et xylophones n’entonnent « Oh when the Saints go marchin’ in. »

Un caporal scande « We will remember them ». Appuyé contre le mur, un homme en chemise orange lâche, fiévreux, « Yes, we do it », avant de quitter la Porte Menen. Les clairons résonnent à nouveau.

Au bout d’un quart d’heure, la musique s’éteint, impériale, et laisse comme sonnés les auditeurs du soir. Les bouches se délient peu à peu, les enfants font tomber leurs masques graves en un sourire. La vie a repris le dessus.

La foule se disperse. Des Australiens posent avec leur drapeau devant les gerbes de coquelicots. Les clairons serrent les mains des habitués et s’allument une cigarette. Petit flambeau dans la nuit noire. Demain à la même heure, tout recommencera.

)

 Huit clairons, tous bénévoles, se relaient pour participer aux cérémonies du Last Post

Huit clairons, tous bénévoles, se relaient pour participer aux cérémonies du Last Post

Ecouter la cérémonie du Last Post :

Les bus touristiques sur la parking de l'Ossuaire de Douaumont

Verdun express : le devoir de mémoire contre la montre

Depuis quelques mois, le début du centenaire de la Première Guerre mondiale a amené de nombreux touristes sur l’ancien champ de bataille verdunois. En deux ou trois jours, les visiteurs parcourent le plus de lieux de mémoire possible.

 » La citadelle souterraine à Verdun, les tranchées à Saint-Mihiel, la crête des Eparges, le mémorial américain à Romagne-sous-Montfaucon, l’Ossuaire de Douaumont, la tranchée des Baïonnettes… » En deux jours, Oscar et sa mère ont visité près de dix lieux de mémoire. Ces touristes belges, en visite à l’Ossuaire de Douaumont, sont venus à Verdun pour  » découvrir les vestiges de la guerre 14-18. Je me suis dit qu’il y a cent ans, le grand-père de mon fils avait fait la guerre, ça a été un catalyseur « . Comme pour de nombreux touristes, le début du centenaire a enclenché le chronomètre du devoir de mémoire.

Pierre Colin dans son agence PierrAline Voyages

Pierre Colin dans son agence PierrAline Voyages

Une augmentation du nombre de touristes à partir de juin

Verdunhistoire.com, le nouveau site de l’agence PierrAline Voyages est en ligne depuis trois semaines.  » Il a été monté dans la perspective du centenaire « , explique Pierre Colin, gérant de l’agence de voyage basée à Verdun. L’agence, en plus des traditionnels voyages aux Seychelles et autres îles paradisiaques, dispose d’un catalogue Verdun Histoire. A l’intérieur, des formules au choix entre des circuits panoramiques express de deux heures et des circuits complets de trois jours et deux nuits autour du champ de bataille.   » Nous réalisons des formules exclusivement sur la Première Guerre mondiale « , continue Pierre Colin «  avec le tapage médiatique qui a été fait autour du centenaire fin 2013, on a eu une augmentation de la demande à partir de juin-septembre.  »

A l’Office de tourisme de Verdun, si on n’a pas encore les chiffres du nombre de touristes en 2013, on note une augmentation du nombre de demandes de brochures.  » Les appels ont doublé voir triplé « , annonce Cindy Fradet, agent de l’office. Dans les brochures et sur les sites de réservation, les agences en proposent pour tous les goûts : circuit touristique guidé, formule libre avec excursions à choisir, soirées dîner-spectacle ou randonnées sur les champs de bataille. De 15€ pour une matinée à 260 euros les trois jours, l’idée reste la même : visiter le plus de lieux possible en peu de temps.

 Sur la parking de l'Ossuaire de Douaumont, un panneau indique qu'il est interdit de manger

Sur la parking de l’Ossuaire de Douaumont, un panneau indique qu’il est interdit de manger

Le chantier du mémorial fermé

Dans ce pèlerinage mémoriel, certains lieux sont incontournables. L’Ossuaire de Douaumont, la tranchée des Baïonnettes et la visite d’un fort sont les demandes les plus courantes chez PierrAline Voyages. A l’Ossuaire, voitures, cars et vélos défilent sur le parking. Derrière la nécropole, une grande boutique de souvenirs clôt la visite. Sur la route, une voiture s’arrête quelques secondes, juste le temps nécessaire pour que le conducteur prenne une photo du monument israélite, sans descendre de son véhicule.

En prévision du centenaire, de nombreux aménagements ont eu lieu ou sont en cours. C ‘est le cas du mémorial de Verdun, fermé en 2014 et qui devrait réouvrir ses portes en 2016.  » C’est vraiment dommage que le mémorial soit fermé actuellement « , se plaint Pierre Colin. Mais pour l’Office de tourisme, cette réouverture est logique : le début des manifestations aura lieu en 2016, date commémorative de la bataille de Verdun. Une constatation que rejette Pierre Colin. «  2016 à Verdun ne sera pas une année marchande car les différents évènements seront encadrés par l’Etat . » L’homme aurait préféré que les lieux de mémoires soient prêt dès 2014 :  » Les touristes sont déjà là…  »

Des panneaux indiquent les lieux de mémoire à proximité de Verdun et les points de restauration

Des panneaux indiquent les lieux de mémoire à proximité de Verdun et les points de restauration.